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Débat d'initiative sénatoriale sur l'Afghanistan

Jean-Pierre CHEVENEMENT

M. le président. La parole est à M. Jean-Pierre Chevènement.

M. Jean-Pierre Chevènement. Monsieur le ministre des affaires étrangères et européennes, dans l'interview que vous avez donnée il y a deux jours au journal Le Monde, vous affirmez : « Nous en sommes encore à attendre la décision du président Obama sur sa stratégie. On ne va pas s'opposer aux Américains en Afghanistan. Mais pour discuter, nous avons besoin d'une stratégie européenne. »

M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes. Eh oui !

M. Jean-Pierre Chevènement. Vous ne sauriez avouer plus crûment votre absence de stratégie ! (Rires sur les travées du groupe socialiste et du groupe CRC-SPG.)

Vous ajoutez : « Nous préparons un papier à ce sujet, avec des partenaires européens très engagés en Afghanistan. »

Vous vous retranchez derrière une Europe de papier pour ne pas répondre à la question de savoir ce que la France fait en Afghanistan ! Parlez-nous plutôt de la France, monsieur le ministre !

Il est vrai que, dans la même interview, vous déclarez : « S'il y a un haut représentant fort, nous, les ministres des affaires étrangères, nous aurons moins d'importance. »

M. Nicolas About. Tout à fait !

M. Jean-Pierre Chevènement. Et vous concluez : « C'est comme ça. Il faut croire à l'Europe. »

M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes. S'il vous plaît !

Mme Dominique Voynet. Hors sujet, c'est du radotage !

M. Jean-Pierre Chevènement. Mais si vous n'avez déjà plus aucune importance, monsieur le ministre, pourquoi organiser ce débat ?

Je m'étonne, au passage, qu'un gouvernement dont le ministre des affaires étrangères revendique aussi fort son effacement veuille encore nous parler de l'identité nationale de la France et de son indépendance, ravalée au rang des accessoires par le « mini-traité » de Lisbonne.

Faisons un rêve, monsieur le ministre : vous êtes resté le ministre des affaires étrangères de la France. Le Président de la République, dont vous tirez votre légitimité, et vous-même devez faire connaître, avant même que M. Obama ait pris sa décision sur l'envoi ou non de renforts, la position de la France.

Les buts politiques de l'intervention de l'OTAN en Afghanistan, que je distingue de la stratégie militaire, ne sont pas aujourd'hui clairement définis. Il n'est donc pas opportun d'appuyer les demandes de renfort exprimées par le général McChrystal, commandant l'ISAF, l'International Security Assistance Force.

Les raisons de l'intervention de 2001 étaient justifiées au départ : priver Al Qaïda d'un sanctuaire. Elles ont largement évolué depuis lors vers la construction d'un État démocratique, comme cela a été affirmé au sommet de l'OTAN de Bucarest en 2008, M. Bush étant encore président des États-Unis. Cette tâche est aujourd'hui hors de portée, à supposer qu'elle ait été jamais accessible !

On ne peut en effet occulter l'énorme effet de pollution exercé par l'invasion de l'Irak en 2003 sur l'évolution du conflit afghan. (Mme Monique Cerisier-ben Guiga applaudit.)

Mme Nathalie Goulet. Très bien ! CQFD !

M. Jean-Pierre Chevènement. Le temps perdu ne se rattrape pas !

Il n'est pas possible d'exporter la démocratie dans un pays étranger, a fortiori quand il s'agit d'un pays aussi différent des pays occidentaux que l'Afghanistan. On ne peut pas plaquer du dehors une constitution à l'occidentale pour imposer à l'Afghanistan nos conceptions en matière de gouvernance et d'État de droit.

C'est l'élection d'un nouveau président américain, Barack Obama, et la rupture qu'il a déclaré vouloir opérer dans les relations des États-Unis avec les pays musulmans qui autorisent aujourd'hui une réévaluation de la situation. L'objectif de l'ISAF ne peut être de s'installer durablement en Afghanistan, où la tête d'Al Qaïda ne se trouve vraisemblablement plus.

Sept ans après son accession au pouvoir, le président Karzaï ne dispose plus d'une légitimité suffisante. La restauration de l'État afghan est le préalable de tout, comme l'a d'ailleurs souligné M. Josselin de Rohan. Le retrait doit donc être affirmé comme l'objectif normal de l'intervention militaire, sous certaines conditions.

Pour cela, il faut redéfinir les objectifs politiques de la présence militaire de l'OTAN.

D'abord, il faut envisager le rejet par la révolte nationale pachtoune du terrorisme internationaliste d'Al Qaïda.

Ensuite, il faut prévoir la constitution d'un gouvernement d'union nationale n'excluant aucune composante du peuple afghan et ratifié par une Loya Jirga, conformément à la tradition du pays.

Enfin, il faut organiser la neutralisation de l'Afghanistan dans le cadre d'une conférence internationale incluant les pays voisins.

C'est seulement en attendant que ces conditions soient réunies qu'il est légitime de maintenir une pression militaire reposant sur un principe d'économie des forces, mais sans engagement de calendrier.

La définition des objectifs politiques ne doit pas être laissée aux militaires : ils demandent toujours des renforts ! L'OTAN doit choisir une stratégie soutenable à long terme, avec des moyens limités. L'opinion publique occidentale doit pouvoir, en effet, soutenir cette stratégie et ne pas être pour celle-ci un facteur d'affaiblissement.

Aucune stratégie en Afghanistan, enfin, ne peut faire l'économie de la coopération active du Pakistan, dont la communauté internationale doit soutenir la réorientation démocratique et la modernisation. Pour y parvenir, il faut rechercher la normalisation des rapports indo-pakistanais et sino-indiens. Les pays voisins doivent aider à la restauration de la paix en Afghanistan. C'est d'abord leur affaire, pas la nôtre !

Voilà, monsieur le ministre, la voix que la France devrait faire entendre au président Obama avant qu'il n'arrête sa décision !

La présence en Afghanistan de 3 500 soldats français, au courage et au stoïcisme desquels je veux rendre hommage, vous oblige à prendre, au nom de la France, une position raisonnée. Si elle l'est, et si le Président Sarkozy sait l'exprimer avec force, elle sera entendue.

Ne vous réfugiez pas derrière un papier « européen » qui ne dira rien, à supposer qu'il voie le jour, et dont les Américains, bien sûr, ne tiendront aucun compte !

Faites entendre la voix de la France, monsieur le ministre. C'est comme ça : il faut y croire ! (Très bien ! et applaudissements sur certaines travées du RDSE et sur les travées du groupe socialiste et du groupe CRC-SPG, ainsi que sur quelques travées de l'UMP.)

 

 

 

 


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