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Débat sur des questions de politique étrangère

Jean-Marie BOCKEL

M. le président. Dans la suite du débat, la parole est à M. Jean-Marie Bockel.

M. Jean-Marie Bockel. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, « l'histoire va le plus souvent lentement », disait François Mitterrand, s'adressant au corps diplomatique en 1984. Le Président de la République d'alors faisait le constat de la course aux armements, des guerres qui durent, de celles qui éclatent et du sous-développement persistant.

Aujourd'hui, nous pourrions, hélas ! dresser le même tableau. Peu de continents sont épargnés par les conflits, les guerres civiles ou les violences politiques, que subissent notamment l'Afghanistan, comme vient de le rappeler M. le président de la commission, l'Irak, la Côte d'Ivoire, Israël, la Palestine, la Corée du Nord. J'évoquerai également le Maghreb tout à l'heure.

D'un bout à l'autre de la planète, on ne peut que déplorer les drames, les tensions et surtout les victimes. Quant aux pays en paix, ils se voient tragiquement rappeler, par les actes terroristes qui les frappent, que l'ordre du monde demeure une utopie.

Cependant, quelles que soient les difficultés, la politique étrangère doit ignorer la résignation. C'est le sens de l'engagement de notre pays sur la scène internationale. La France participe à de nombreuses opérations de maintien de la paix : plus de 12 000 militaires français sont déployés actuellement sur des théâtres extérieurs. Un tiers d'entre eux sont stationnés en Afghanistan.

Malheureusement, le 9 janvier dernier, nous avons perdu un sous-officier, ce qui porte à cinquante-trois le nombre de militaires tués depuis le début de l'intervention en 2001.

La France, avec ses alliés, a fait le choix d'aider l'Afghanistan à retrouver la paix. Il y a dix ans, l'ONU a confié une feuille de route à la coalition internationale. Où en sommes-nous aujourd'hui ?

La zone reste meurtrière, l'actualité illustre trop souvent ce fait : 2 170 soldats étrangers ont été tués depuis 2001, et des milliers de civils assassinés lors d'attentats. Les institutions ne sont pas encore stabilisées : l'État a du mal à s'imposer dans une société foncièrement tribale, sans parler de la corruption et des autres maux.

Même si l'on observe des progrès, l'Afghanistan n'est à ce jour pas encore suffisamment sécurisé. Il faut espérer que, d'ici à 2014, échéance qu'a rappelée M. le président de la commission, les conditions soient réunies pour que les forces afghanes prennent leur destin en main.

Des signes d'espoir apparaissent néanmoins. Plusieurs d'entre nous, y compris moi-même voilà quelques mois, ont pu se rendre compte du travail réalisé sur le terrain par les officiers et cadres, notamment français, auprès des forces afghanes en cours de constitution. Ce travail porte ses fruits et mérite d'être souligné.

Sur le plan politique, il faudra que le dialogue entre Afghans soit renoué, mais aussi que certains pays revoient leur attitude - je pense en particulier au Pakistan. Je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit tout à l'heure.

En attendant, dans un contexte qui suscite souvent beaucoup d'émotion jusque sur notre propre territoire, il est important que la France rappelle régulièrement ce qui justifie son engagement dans la région.

En effet, les démocraties sont prêtes à payer le prix de la paix si l'emploi de la force s'accompagne d'une stratégie claire et responsable à l'égard non seulement de l'opinion publique, mais aussi du camp d'en face : il est important de ne pas laisser s'installer l'idée d'un enlisement du conflit.

Nous devons donc rappeler toutes les priorités que la coalition a définies pour ce pays, mais aussi réaffirmer notre stratégie plus globale, qui est celle de la lutte contre le terrorisme. Même s'il s'avère long et coûteux en vies humaines, ce combat est l'un de nos plus grands défis. Nous avons l'obligation, à l'égard des générations futures, de débarrasser le monde de ce fléau, dont les méthodes barbares ont fait deux nouvelles victimes au Niger, le 9 janvier dernier.

Hier, des familles françaises ont enterré leurs enfants, parce qu'à des milliers de kilomètres se répand dans la région sahélo-saharienne un terrorisme transfrontalier dirigé par AQMI, qu'il sera difficile d'éradiquer en raison de son caractère diffus et transnational.

C'est la raison pour laquelle nous devons avoir une attitude ferme et déterminée contre cette forme de terrorisme. C'est le choix qu'a fait la France en décidant, avec les autorités nigériennes, de ne pas laisser partir les terroristes avec deux nouveaux otages français. Le dénouement de cette opération a été tragique. Pour autant, quelle autre réponse pouvions-nous apporter ? Nous savons qu'il n'y a aucune discussion possible avec ces organisations criminelles, dont les exigences ne sont compatibles ni avec notre vision de la démocratie ni avec nos valeurs.

Il me semble donc souhaitable de continuer à afficher cette fermeté, qui finira un jour, nous l'espérons tous, par payer.

Nous devons également développer dans cette région la coopération avec les pays concernés contre cette forme de terrorisme, laquelle est distincte, nous le savons bien, de la réalité afghane que nous évoquions tout à l'heure.

Nous connaissons bien les implications de ce terrorisme, qui s'apparente à une forme de criminalité, de banditisme, avec des trafics massifs de stupéfiants provenant du continent sud-américain et à destination de nos contrées. Cet enjeu dépasse la situation tragique des pays concernés.

Parallèlement à la lutte contre cette forme de terrorisme, qui doit nous mobiliser entièrement, il convient de soutenir ces États et de développer des relations bilatérales avec eux. Il est vrai que certaines situations sont de véritables crève-cœurs. Nombre d'entre nous ont noué depuis longtemps, et à différents titres, des rapports avec les pays subsahariens, par exemple le Niger et le Mali. Or, après des décennies au cours desquelles ceux-ci ont accompli de réels progrès en termes de développement, notamment grâce à des coopérations décentralisées fructueuses entre États, ils sont aujourd'hui gravement déstabilisés par ces actions.

L'enjeu va bien au-delà de la lutte contre le terrorisme : il s'agit également de permettre à ces pays, dont certains, je le répète, font de gros efforts depuis longtemps, de retrouver le chemin du développement dans une région aussi stratégique et chère à nos cœurs.

C'est dans cet esprit, notamment, que la France a toujours dialogué avec les pays du Maghreb, mais cette position ne doit pas nous aveugler. Les événements qui viennent de se dérouler en Tunisie démontrent que les Tunisiens avaient atteint une maturité démocratique en décalage avec le régime du président Ben Ali.

Il faut bien le dire, la France a manqué de clairvoyance, même s'il est assez facile de commenter a posteriori la diplomatie française à l'égard de ces pays, comme l'a d'ailleurs rappelé le président de la commission tout à l'heure.

Mme Nicole Borvo Cohen-Seat. Moi, je ne l'ai pas fait a posteriori !

M. Jean-Marie Bockel. Chacun peut balayer devant sa porte : dans la période actuelle, sachons faire preuve de lucidité et d'humilité. Certes, nous avons avec ces pays un passé commun qui peut souvent nous inciter à la prudence, mais, dans le même temps, nous ne devons pas rester à l'écart des événements qui sont en train de se produire.

Je pense évidemment aux espérances suscitées en Tunisie par la perspective d'élections dans quelques semaines ou dans quelques mois, et, il faut bien le dire, aux espoirs nés dans les pays alentour, au Maghreb et dans le monde arabe.

Cette réalité va au-delà des petits « ratés » de la période récente auxquels je viens de faire allusion et qui nous sont préjudiciables. Mais ne nous y arrêtons pas, et jouons le rôle qui doit être le nôtre dans le contexte actuel ! Je pense par exemple, dans cette nouvelle donne, à la possibilité de réactualiser le concept d'Union pour la Méditerranée, qui tarde à trouver sa place.

Voilà les réflexions que je tenais à formuler : elles s'articulent autour de la démocratie, de la sécurité et du développement, valeurs à partager autour de la Mare nostrum.

Pour conclure, nous devons, au cours de cette période, même si des risques et des dangers existent, considérer la situation avec espoir et engagement, sans sombrer dans l'angélisme. Quand on voit la mobilisation de la jeunesse africaine et maghrébine, notamment dans les rues d'Alger, du Caire ou d'Amman, il apparaît clairement que nous devons relever ensemble ces défis, bien évidemment dans le respect de ces pays.

Mes chers collègues, après ce tour d'horizon, je pourrais évoquer beaucoup d'autres sujets, comme la situation en Côte d'Ivoire, l'Afrique noire, la Françafrique.

M. Jean-Louis Carrère. Cela ne nous porte pas chance !

M. Jean-Marie Bockel. Compte tenu du temps qui m'est imparti, je dirai juste que je suis naturellement en phase, comme, je le crois, la plupart d'entre nous, avec la position de la communauté internationale en faveur d'Alassane Ouattara.

Il faut continuer à faire pression pour que le vote des Ivoiriens soit respecté. Ce n'est pas parce que l'apparition d'autres tensions a mis pendant quelques semaines ce problème au second plan - c'est la loi de l'actualité - que nous ne devons pas maintenir la pression afin que ce pays ne sombre pas au mieux dans la léthargie, au pire dans le chaos ! (Applaudissements sur les travées du RDSE, ainsi que sur les travées de l'UMP.)


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