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Débat sur l'autorisation de prolongation de l'intervention des forces armées au Mali

Jean-Pierre CHEVENEMENT

M. le président. La parole est à M. Jean-Pierre Chevènement.

M. Jean-Pierre Chevènement. Monsieur le président, messieurs les ministres, mes chers collègues, l'intervention rapide et efficace de nos forces armées a rempli les objectifs fixés, le 10 janvier 2013, par le Président de la République. Elle a évité que la République du Mali ne disparaisse et ne soit remplacée par un sanctuaire terroriste où AQMI aurait tenu les premiers rôles. C'eût été une victoire pour le djihadisme global et une défaite non seulement pour la France, mais aussi pour l'Afrique tout entière, pour l'Europe et pour la cause de la démocratie dans le monde. En quelques semaines, nos forces armées ont infligé des pertes sévères aux groupes terroristes armés et repris le contrôle des villes du Nord et de l'intégralité du territoire malien.

Le groupe RDSE s'associe à l'hommage rendu par le Premier ministre à nos soldats. Ils ont fait preuve d'une remarquable capacité de réaction : le 11 janvier, le lendemain de l'intervention présidentielle, ils stoppaient l'avancée des groupes terroristes entre Djabali et Konna. Le 30 janvier, Kidal, au Nord, était reprise et enfin Tessalit, le 7 février. Tout cela en moins d'un mois ! L'opération Panthère, lancée le 19 février dans l'Adrar des Ifoghas, touche aujourd'hui à son terme. Cette brillante guerre de mouvement a illustré une parfaite intégration des différentes unités engagées.

Je tiens à rendre hommage à nos soldats. Ils ont bien mérité de la République ! Je m'incline devant ceux qui sont tombés. Je n'oublie pas non plus les soldats tchadiens, qui ont eux aussi montré leur valeur et dont une trentaine sont morts au combat.

M. JeannyLorgeoux.Très bien !

M. Jean-Pierre Chevènement.J'aimerais aussi rendre un hommage particulier au ministre de la défense pour la manière simple et directe dont il s'est acquitté de sa tâche, sur le terrain, au contact des hommes, mais aussi au Parlement, en associant étroitement les parlementaires à l'action en cours.(M. le président de la commission des affaires étrangères applaudit.) Mes remerciements vont bien évidemment aussi au ministre des affaires étrangères, dont je mesure aujourd'hui la rudesse de la tâche, ainsi qu'au Premier ministre, qui a réuni à plusieurs reprises les représentants des groupes parlementaires.

La phase proprement militaire s'achève, et le Gouvernement a pu annoncer un début de retrait de nos troupes. Nous nous en réjouissons. Ce n'est pas le sujet du débat, mais je tiens à saluer l'arbitrage rendu par le Président de la République sur le budget de la défense. Ainsi, 31,4 milliards d'euros y seront consacrés en 2014. Sinon, c'eût été le déclassement stratégique de la France, la perte d'un « avantage comparatif » inestimable, en Europe et dans le monde.

Bien sûr, nul ne pourrait prétendre que le terrorisme est aujourd'hui éradiqué ; c'est pourquoi les sénateurs du groupe RDSE autoriseront, bien entendu, la prolongation de l'intervention des forces armées françaises au Mali. Mais le danger, immense, a été écarté.

Cette intervention n'a été en aucune manière– faut-il le répéter ? – une ingérence dans les affaires intérieures d'un autre pays. Elle s'est faite à l'appel des autorités légitimes du Mali, en application de l'article 51 de la Charte des Nations unies et avec l'approbation du Conseil de sécurité. C'est pourquoi le soutien national n'a pas fait défaut, ni non plus le soutien international, en dehors de quelques propos vite retirés de quelques responsables – ou plutôt irresponsables – sans doute égarés par une conception étroite et bornée de la religion, trop souvent hélas détournée à des fins politiques.

Le plus difficile maintenant reste à faire, et cette tâche vous incombe pour l'essentiel, monsieur le ministre des affaires étrangères. Nous connaissons votre talent. Il aura à s'exercer dans les arcanes de la vie politique et de la société maliennes, mais aussi de l'ONU, de OUA, de la CEDEAO, sans parler de l'Union européenne, dont le soutien est resté pour le moins« cantonné », selon l'euphémisme du rapport que Gérard Larcher, qui coprésidait avec moi le groupe de travail sénatorial, et moi-même avons fait approuver à l'unanimité par la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, sous l'intitulé « Mali : comment gagner la paix ? ».

Je me bornerai à souhaiter que l'Union européenne, faute d'avoir manifesté sa pleine solidarité sur le plan militaire, la manifeste sur le plan financier. Peut-être pourriez-vous nous éclairer sur ce que vous attendez de la conférence de Bruxelles du 15 mai : quel plan de reconstruction de l'État malien, quel plan de développement du Sahel ? Et à combien estimez-vous le montant qui sera nécessaire chaque année ? Sans développement, pas de sécurité, et réciproquement. Une politique de prévention coûtera toujours moins cher que de nouveaux conflits, aisément perceptibles à l'horizon.

Je ne développerai pas les dix principales recommandations du rapport de la commission des affaires étrangères et de la défense. Le président Larcher l'a fait avec talent, en mettant l'accent sur les aspects proprement politiques.

Comme je le relevais déjà lors du débat du 16 janvier dernier, c'est le facteur temps qu'il nous faut maîtriser. Le temps ne joue pas pour nous. Les pays du Sahel sont parmi les plus pauvres du monde. L'explosion démographique qui les caractérise, avec des taux de fécondité avoisinant sept enfants par femme, menace tous les efforts de développement que nous pourrons tenter pour enrayer les trafics de drogues et d'armes, qui engendrent souvent plus de revenus que l'agriculture pastorale.

L'ombre d'un islamisme régressif, dont les habitants de Gao et de Tombouctou ont pu avoir un avant-goût, s'étend sur toute l'Afrique de l'Ouest. Croyez-vous qu'Iyad Ag Ghali n'aurait pas trouvé à Bamako des soutiens pour proclamer sa version de la charia ? D'après les informations que Gérard Larcher et moi-même avons puisées à bonne source, une mosquée, une madrasa, serait construite chaque semaine au Mali. Il nous a été dit qu'une majorité wahhabite au Conseil des institutions islamiques de Bamako avait pu s'opposer au projet de code de la famille progressiste proposé en 2009 par le président Amadou Toumani Touré. La charia s'applique dans le droit personnel. Les islamistes rêvaient de la faire triompher en matière de droit pénal. À Dakar – le savez-vous ? – une chaîne télévisée francophone d'Al Jazeera va émettre prochainement.

Il est temps que se manifeste une vue d'ensemble sur les changements politiques qui interviennent entre Maghreb, Machrek, Moyen-Orient et Afrique subsaharienne. C'est l'une des recommandations du rapport de la commission des affaires étrangères. Il faut distinguer entre l'islam et l'islamisme politique, qui détourne la religion à des fins politiques. Force est de constater que celui-ci s'appuie souvent sur le salafisme, dont certains courants encouragent le djihadisme global et violent qui se place sur le terrain militaire et ne nous laisse guère le choix de la riposte.

Les priorités immédiates sont bien évidemment l'organisation de l'élection présidentielle et la réconciliation du sud et du nord du Mali. Ce n'est pas à la France, c'est au Mali qu'il revient de résoudre les problèmes du Mali.

L'élection seule peut fonder la légitimité. Quant à la réconciliation, elle est la condition de l'éradication durable du terrorisme. Les dirigeants de Bamako donnent quelquefois l'impression que le problème, à leurs yeux, ce n'est pas le terrorisme, ce sont les Touareg. Qu'il soit clair que l'intégrité territoriale du Mali n'est pas en cause.

Le désarmement du MNLA ne fait pas non plus question. Il doit intervenir selon des modalités à convenir dans le cours du processus de réconciliation. Il n'est guère douteux que les dirigeants du MNLA, sur lesquels pèse un mandat d'arrêt, ne désarmeront pas spontanément. Peut-être faudra-t-il, si les partenaires le demandent, la médiation de la France, dans l'intérêt du Mali tout entier. Il faut en effet dissocier durablement les populations des groupes terroristes armés. La lutte antiterroriste ne peut être menée par une armée étrangère. Il n'y a pas d'exemple d'une contre-insurrection réussie qui n'ait été menée par des forces autochtones.

Messieurs les ministres, l'armée malienne est à reconstruire. Est-on sûr d'avoir mis des moyens suffisants pour y parvenir ? Les 12,5 millions d'euros de crédits européens laisseront à la charge des principaux contributeurs, donc de la France, l'essentiel de l'effort. Aussi bien, fait-on une armée avec quatre bataillons ? Il est urgent de recalibrer l'effort : il faut à la fois l'augmenter et l'accélérer.

La MINUSMA ne se justifie que pour permettre la montée en puissance de forces armées maliennes reconstituées. Cela ne doit pas prendre cinq ans ! Le maintien d'une force de réaction rapide française, calibrée à 1 000 hommes, ne peut être indéfiniment prolongé. Le Gouvernement est sensible, j'en suis sûr, au risque de l'enlisement.

L'empreinte au sol doit être aussi limitée que possible, en s'appuyant, s'il le faut, sur les forces prépositionnées dans les pays voisins. L'objectif, c'est de contenir la menace terroriste en dessous d'un certain seuil et, le cas échéant, d'appuyer non la MINUSMA, mais les forces armées maliennes dans la lutte qu'il leur incombe de mener.

Un sénateur de l'UMP. Très bien !

M. Jean-Pierre Chevènement. La France n'a pas vocation à rester éternellement au Mali. Il faut bâtir une architecture de sécurité à l'échelle du Sahel tout entier. Il faut y impliquer tous les États, en particulier le plus puissant d'entre eux, l'Algérie, avec son armée forte de 300 000 hommes. L'algérie aussi a intérêt à la stabilité régionale.

M. Alain Richard. Très juste !

M. Jean-Pierre Chevènement. Elle qui a payé un si lourd tribut au terrorisme ne pourrait accepter l'instauration d'un « Sahelistan » à ses portes.

Mme Nathalie Goulet. Très bien !

M. Jean-Pierre Chevènement.L'Algérie a pris des décisions courageuses ; elle doit prendre, dans son intérêt même, toutes ses responsabilités dans l'organisation de la sécurité régionale, en plein accord avec la France. Le Président Hollande a souhaité, le 20 décembre 2012, à Alger, « ouvrir une nouvelle page dans les relations de l'Algérie avec la France ». C'est une occasion qui ne se représentera pas de sitôt dans notre Histoire.

Encore une fois, l'aspect politique au Mali est décisif. Aucun pays ne peut compter éternellement sur la solidarité internationale. La France a fait son devoir. J'aimerais que les autres, tous les autres, en Europe comme en Afrique, fassent le leur.

M. Jean-Claude Lenoir. Très bien !

M. Jean-Pierre Chevènement. Le Mali, je le dis avec amitié, doit, comme tout autre peuple, apprendre à compter d'abord sur lui-même.

M. Gérard Longuet. C'est sûr !

M. Jean-Pierre Chevènement.J'espère de tout cœur qu'un patriotisme malien saura se manifester.(M. Gérard Longuet s'exclame.)C'est pourquoi, les yeux ouverts et selon les modalités définies par le Gouvernement lui-même, les sénateurs du RDSE voteront la prolongation de l'intervention des forces armées françaises au Mali. (Très bien ! et applaudissements sur certaines travées du RDSE et sur les travées du groupe socialiste, ainsi que sur plusieurs travées de l'UMP.)

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