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Débat sur l'autorisation de prolongation de l'intervention des forces armées en République centrafricaine

Jean-Pierre CHEVENEMENT

M. le président. La parole est à M. Jean-Pierre Chevènement, pour le groupe du RDSE.

M. Jean-Pierre Chevènement. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, la décision d'intervenir en République centrafricaine a sans doute été tardive, comme certains orateurs l'ont remarqué, eu égard aux violences initialement perpétrées par la Seleka. Néanmoins, le groupe du RDSE, au nom duquel je m'exprime, comprend qu'une telle intervention ne pouvait avoir lieu en dehors d'un mandat du Conseil de sécurité des Nations unies.

On aurait pu espérer un retour au calme plus rapide par l'exercice de ce que certains ont appelé un « effet de sidération ». C'était sans compter le potentiel de haines mis en mouvement et les violences aveugles déchaînées par les milices « anti-balaka », abusivement décrites comme des milices chrétiennes.

L'Afrique, il faut le constater, n'est plus ce qu'elle était : les autorités traditionnelles se sont effondrées. Aucun État digne de ce nom ne les a remplacées. L'usage des armes à feu s'est banalisé. La République Centrafricaine était déjà réputée être La Cendrillon de l'Afrique, selon une expression employée par Louis Brustier dans son ouvrage de 1962. Georges Conchon s'en inspirait en 1964 pour écrire L'État sauvage, qui reçut alors le prix Goncourt.

Depuis lors, les choses ne se sont pas arrangées : la Centrafrique a toujours été sous-administrée et mal gouvernée. Au point de déliquescence où les choses en étaient arrivées, notre intervention a du moins évité des massacres de masse, comme M. le ministre de la défense l'a souligné devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées le 17 février dernier, et ainsi que vous l'avez vous-même rappelé, monsieur le ministre des affaires étrangères.

Aux 1 600 hommes qui ont été envoyés, 400 ont été ajoutés pour répondre à l'appel du secrétaire général de l'ONU, M. Ban Ki-moon. À cela, il faut bien sûr ajouter les contingents de la MICSA, soit 6 000 hommes provenant des États frontaliers ou voisins.

Le 20 janvier 2014, il a été décidé d'envoyer une force européenne de 500 hommes, me semble-t-il, composée de soldats estoniens, lettons, géorgiens – or la Géorgie ne fait pas partie de l'Union européenne, jusqu'à nouvel ordre –, polonais, portugais, roumains, ce qui permettait au moins de relayer à Bangui la force Sangaris.

L'effectif total des forces engagées ne suffira pas à ramener la sécurité sur toute l'étendue d'un territoire dont la superficie est plus vaste que celle de la France. La première priorité consiste évidemment à sécuriser la route qui joint Bangui à Douala, pour permettre l'acheminement de vivres et, ainsi, enrayer la famine. La décision de mettre en œuvre le programme alimentaire mondial permettra-t-elle de l'éviter ?

Il paraît clair à ce stade que l'armée française n'est pas destinée à des missions d'interposition. Les effectifs disponibles ne le permettent pas et, surtout, nos forces armées ont été conçues pour remplir des missions d'intervention dont il est important qu'elles restent limitées dans le temps, et non des missions d'interposition, qui immobilisent des effectifs pendant des années.

Je me souviens avoir vu, sur les côtes du Liban, à Naqoura, un contingent français présent depuis 1978 et qui, à ma connaissance, s'y trouve toujours !

M. Alain Richard. En effet, elle y est toujours !

M. Jean-Pierre Chevènement. Nous risquons d'être pris dans un engrenage si une opération de maintien de la paix n'est pas promptement décidée et mise en œuvre par l'ONU, comme vous l'avez laissé entrevoir, monsieur le ministre des affaires étrangères, à un horizon très court, c'est-à-dire au mois de mars prochain. Je vous pose la question : les États-Unis, principaux contributeurs des Nations unies, y sont-ils disposés ?

Force nous est de constater, en RCA comme sur d'autres théâtres, la faiblesse de la solidarité internationale, financière d'abord, comme vous l'avez souligné, monsieur le ministre, mais aussi politico-militaire. Il est frappant de constater que les pays européens qui ont annoncé un concours sont, pour la plupart, des pays périphériques. Aucun, hormis le Portugal, n'appartient à l'Europe d'avant la chute du Mur. Cela fait réfléchir à ce qu'il faut attendre de la « défense européenne », thème si fréquemment mis en avant…

Comment ne pas relever la sous-estimation frappante, par nos partenaires européens, des risques entraînés par le naufrage de certains États africains ? Ni l'Allemagne, ni la Grande-Bretagne, ni l'Italie, ni l'Espagne ne se sentent véritablement concernées, si l'on en juge par la modestie, voire l'inexistence de leur contribution. Or l'Afrique aura doublé sa population en 2050, et l'Afrique sahélienne triplé la sienne. Aucun développement harmonieux ne pourra se produire si les conditions de sécurité qui permettent l'essor des activités économiques ne sont pas réunies.

Il paraît clair que les grands pays européens n'ont pas pris la mesure des risques de l'islamisme radical et du djihadisme armé pour l'Afrique, mais aussi pour l'Europe, et pas davantage des risques humanitaires et migratoires qui y sont associés. L'absence de développement ne peut que conduire à des formes de régression barbares, dont nous avons eu un premier avant-goût avec l'application de la charia en matière pénale dans le nord du Mali, en 2012-2013.

C'est l'honneur de la France d'avoir pris conscience de ces dangers et d'avoir secouru le Mali, comme d'avoir pris les devants en République centrafricaine, en anticipant une opération de maintien de la paix de l'ONU qu'il serait encore plus difficile de mettre en route si notre pays n'avait pas manifesté sa réactivité. C'est pourquoi je vous apporte, monsieur le ministre, le soutien des sénateurs du groupe du RDSE.

Comme M. Vallini l'a fait avant moi, je voudrais maintenant invoquer une autre raison justifiant notre intervention, l'histoire. Celle-ci a existé ; elle nous a liés, voilà plus d'un siècle, aux populations de l'Oubangui-Chari. Nous n'oublions pas que les territoires de l'Afrique-Équatoriale française ont rallié la France libre, dès le mois d'août 1940, sous l'impulsion du gouverneur Éboué et des colonels Leclerc et Larminat. La France était alors au fond du gouffre.

L'histoire a existé, et par-delà l'époque révolue de l'Union française et de la Communauté, elle nous crée encore des devoirs. Si la France n'avait pas envoyé ses soldats en avant-garde d'une mission d'interposition qui, encore une fois, incombe à l'ONU, quelle autre nation l'aurait fait ? Certes, nous voyons bien les risques de l'engrenage, monsieur le ministre, mais nous devons aussi soupeser les inconvénients, ceux de l'action et ceux de l'inaction, comme le Président de la République, votre collègue ministre de la défense et vous-même l'avez fait.

Dès lors qu'il existait un mandat de l'ONU, nous vous donnons raison d'avoir fait prévaloir les considérations d'humanité, non que celles-ci ne soient pas quelquefois le paravent de desseins moins avouables – Mme Demessine l'a rappelé à cette tribune. Toutefois, en l'occurrence, nous n'en voyons pas, et aucune de celles que vous avez énumérées, chère collègue, ne nous paraît vraiment convaincante.

Certes, la RCA occupe en Afrique une position stratégique, à la frontière de pays instables comme le Nigeria et le nord du Cameroun menacés par Boko Haram, ou bien à la frontière du Sud-Soudan dont la sécession d'avec le Soudan n'a pas eu que des résultats heureux. Nous le constatons dans ce pays plongé, lui aussi, dans le chaos.

C'est pourquoi nous approuvons le souci que la France a manifesté, en accord avec l'Union africaine et les États riverains, de refuser une partition entre l'est de la RCA, principalement musulman, et le sud, animiste et chrétien. Certes, il faudra du temps pour construire un État centrafricain, et sans doute faudra-t-il envisager une très forte décentralisation, pour tenir compte de la diversité des territoires et de leur peuplement. Les mécanismes de l'aide internationale et leur territorialisation doivent être conçus de manière à tenir compte de l'hétérogénéité du pays.

Cependant, dans l'immédiat, l'accent doit être mis sur les prérogatives régaliennes de l'État, afin de lui donner une police, une armée, une justice, un système pénitentiaire.

Lors du sommet franco-africain du 7 décembre dernier, le Président de la République a évoqué la formation de 20 000 soldats africains par an, dans le cadre de l'Union africaine, je l'imagine. Monsieur le ministre, pouvez-vous nous dire où en est ce projet dont nous mesurons l'ambition et les moyens qu'il requiert ? En effet, comme le ministre de la défense nous l'a dit : « Que faire des coupeurs de chemin et des brigands dès lors qu'ils auront été arrêtés et jugés, s'il n'y a pas de prison pour les mettre hors d'état de nuire ? »

À plus long terme, pouvons-nous imaginer une stabilisation de la région dans le seul cadre centrafricain ? La République centrafricaine se situe à la charnière entre les régions islamisées du Nord et les régions du Sud, animistes ou chrétiennes. Il est très important d'assurer la coexistence de ces populations. Seul un gouvernement d'union nationale peut le permettre.

Faut-il beaucoup attendre des élections dans un pays dont une partie de la population n'est même pas inscrite sur les listes électorales ? N'y a-t-il pas lieu de mettre en place des commissions de réconciliation, à l'image de celles qui ont été instituées en Afrique du Sud et au Rwanda ?

Certains en viennent à imaginer des regroupements régionaux inédits, allant par exemple du Cameroun au Kenya, avec une façade sur l'Atlantique et une autre sur l'océan Indien. Il me semble qu'il ne faut rien exclure a priori. L'Afrique a son histoire devant elle. Si le respect des frontières héritées de la période coloniale est sans doute sage dans l'immédiat, on ne doit pas écarter, à l'avenir, la perspective de regroupements régionaux plus vastes, s'ils sont voulus par les populations, établis de manière concertée dans le cadre de l'Union africaine et de l'Organisation des Nations unies, puis ratifiés par les peuples.

La France ne doit pas se substituer à l'ONU. Son intervention au service de l'Afrique et des Africains ne peut être que provisoire. Il doit donc y avoir une date butoir à l'opération Sangaris : celle de la mise en place par l'ONU d'une opération de maintien de la paix. Le désengagement militaire est le terme normal de notre intervention, ce qui ne signifie nullement un désengagement sur les plans politique, administratif et financier. Il ne serait pas sain que nos soldats, quelles que soient leurs qualités, se substituent durablement aux administrateurs et aux coopérants civils.

L'opération Sangaris entraînera un surcoût annuel de 200 millions d'euros, selon les déclarations de M. le ministre de la défense. Mais nous connaissons la fragilité des équilibres définis par la loi de programmation militaire. Il est important que celle-ci soit non seulement épargnée par les coupes budgétaires, mais aussi réalisée dans tous ses aspects ; je pense en particulier aux recettes exceptionnelles.

Au total, et malgré les réserves que j'ai exprimées au nom du nécessaire devoir de vigilance incombant au Parlement, les sénateurs du groupe RDSE approuveront à l'unanimité la prolongation de l'opération Sangaris. Ils expriment par la même occasion l'affectueuse sollicitude de la Nation aux hommes qui en ont la charge et l'hommage dû à nos soldats tombés. (Applaudissements.)

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