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Débat sur l'engagement des forces armées en réponse à la demande d'intervention militaire formulée par le président du Mali

Jean-Pierre CHEVENEMENT

M. le président. La parole est à M. Jean-Pierre Chevènement.

M. Jean-Pierre Chevènement. Monsieur le président, monsieur le ministre des affaires étrangères, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, le coup d'arrêt donné par l'armée française à la progression vers Bamako de colonnes islamistes, sur ordre du Président de la République française et en réponse à l'appel des autorités légitimes du Mali, était nécessaire. Le groupe RDSE approuve donc la décision prise, sous l'empire de l'urgence, par le chef de l'État.

Contrairement à ce que j'ai entendu dire, il ne s'agit pas d'une ingérence qui aurait violé la souveraineté d'un pays africain indépendant. Au contraire, il s'agit d'une assistance apportée à un pays ami en grand danger, dont l'intégrité territoriale avait été violée par des groupes terroristes entendant imposer leur loi – et quelle loi ! –, et dont non seulement la souveraineté mais également la survie même eussent été compromises si des éléments islamistes armés avaient pu continuer leur raid vers le sud. L'intervention de la France s'est faite en vertu de l'article 51 de la Charte des Nations unies et a entraîné la réunion du Conseil de sécurité, qui a confirmé la légitimité de cette intervention.

Certes, la guerre est toujours haïssable, mais il est des guerres inévitables. Celle-là en est une, car elle répond à un souci de légitime défense de la part du Mali mais aussi des pays d'Afrique sahélienne, y compris l'Algérie, et des pays européens comme le nôtre qui sont clairement visés par les menaces d'AQMI.

Certes, une solution politique partielle avec les groupes rejetant le terrorisme eût été préférable, pour isoler les groupes terroristes et rétablir à moindre frais l'intégrité territoriale du Mali, ce qui implique un modus vivendi durable entre les populations du nord et du sud de ce pays. En tout état de cause, une telle perspective n'aurait pas dispensé de réduire les éléments terroristes dans leurs repaires du Nord-Mali. Mais le choix d'Ansar Dine, groupe touareg fondamentaliste, et de son chef, Iyad Ag Ghaly, de rompre toute négociation avec le MNLA et de se joindre aux groupes terroristes que sont AQMI et le MUDJAO, pour menacer Bamako et mettre à bas la république et l'État du Mali, ont rendu caduque une telle perspective.

Il n'était tout simplement pas possible de laisser se constituer sur les décombres de la république malienne un sanctuaire du terrorisme au cœur de l'Afrique. La réactivité exceptionnelle des forces armées françaises doit être saluée et hommage doit être rendu à nos soldats tombés dans l'accomplissement de leur devoir, au service de la France.

À l'occasion de ces évènements, on mesure l'intérêt des forces françaises pré-positionnées et, soit dit en passant, l'erreur d'appréciation, que j'avais signalée lors de l'adoption du Livre blanc, qui consistait à ne vouloir conserver qu'une seule base en Afrique de l'Ouest.

M. Philippe Bas. Très juste !

M. Jean-Pierre Chevènement. Heureusement, il restait encore quelques forces disponibles à Dakar, à Ndjamena et en Côte d'Ivoire. Bienvenue est l'arrivée de matériels – ERC Sagaïe et hélicoptères Tigre – assurant à nos soldats une meilleure protection que les hélicoptères Gazelle.

Je dirai d'abord un mot sur les buts politiques de l'intervention. Le Président de la République en a défini trois : arrêter l'agression terroriste, sécuriser Bamako et permettre au Mali de recouvrer son intégrité territoriale. « La France, a-t-il ajouté, n'a pas vocation à rester au Mali. Son but est de préparer la venue d'une force africaine, encadrée et soutenue par la communauté internationale, afin qu'il y ait au Mali des autorités légitimes, un processus électoral et plus de terroristes quand nous partirons. »

Constatons cependant que, pour le moment, la France se trouve seule en ligne avec ce qui reste des forces armées maliennes combattantes. C'est une réalité. C'est dans des moments comme celui-ci que se révèle la réalité sur la base de laquelle les politiques doivent être construites.

Les troupes de la CEDEAO mettront un certain temps pour monter en ligne. Cela dépendra beaucoup des moyens logistiques disponibles ou mis à disposition par nos alliés. Une partie de ces forces sera peu opérationnelle. La majorité d'entre elles seront plus des forces de maintien de la paix que des forces d'intervention proprement dites. On peut espérer que certains pays comme le Tchad, le Niger ou la Mauritanie pourront fournir des forces aguerries.

Sans être « aux abonnés absents », nos partenaires européens manifestent peu d'empressement à se joindre à nous. Là encore, c'est à l'aune des réalités qu'on mesurera la pertinence des discours sur la « défense européenne ». Espérons que le Conseil des ministres des affaires étrangères européen, qui devrait se réunir demain, démentira le constat fait par un membre du Gouvernement d'« une mobilisation un peu minimale de l'Union européenne » et « certaines absences regrettables ». Je suis moins surpris que d'autres de cette carence.

Par conséquent, l'atteinte du troisième objectif fixé par le Président de la République risque de prendre du temps ; il faut en être conscient. Or la France est engagée. Il vaut donc mieux frapper vite et fort pour dérouter l'adversaire et profiter, autant que faire se peut, de l'effet de surprise. Ne nous laissons pas enliser dans le schéma peu opérationnel, selon moi, initialement prévu. Si les alliances ont un sens, c'est maintenant qu'elles doivent se manifester. En tout état de cause, il faut acheminer des renforts. Il ne faut pas attendre trop longtemps pour occuper les villes du nord.

Une précaution est toutefois indispensable : nous devons dissocier autant que possible les populations du nord, Touareg et autres, des éléments terroristes, et en tout cas ne pas les solidariser. Nous devons également éviter au maximum ce qu'on appelle les « dommages collatéraux ». Ne sous-estimons pas non plus la dimension ethnique du conflit. Il y a un problème touareg au Mali, qui ne date pas d'hier puisque nous en sommes à la quatrième rébellion touareg depuis l'indépendance en 1960.

Les autorités de Bamako doivent être fortement incitées à trouver un accord avec le MLNA et avec les éléments égarés d'Ansar Dine qui reprouvent le terrorisme et souhaitent rejoindre le MLNA. L'objectif est la refondation démocratique du Mali. Celle-ci sera d'autant plus facile que le rapport des forces aura évolué au détriment des groupes terroristes. Une certaine autonomie territoriale des provinces du Nord serait alors souhaitable. Je me réjouis que la déclaration gouvernementale ait évoqué ce problème et le souci de le voir abordé dans la feuille de route que va adopter le gouvernement malien.

C'est le cœur des populations qui doit s'exprimer en faveur d'une telle refondation démocratique, au Nord comme au Sud. Nul ne peut ignorer que la répression des précédentes rébellions n'a pas laissé de bons souvenirs aux populations du Nord. Les ressentiments existants n'excusent cependant en aucune manière le massacre récent et sauvage de soldats maliens.

Le problème touareg n'est pas propre au Mali. Les Touareg, environ un million de personnes, sont dispersés entre, au moins, six États : le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Nigeria, l'Algérie et la Libye. Ils sont mêlés à d'autres ethnies, telles que les Bérabiches ou Chaambi, qui sont arabes, mais aussi les Soninkés, les Peuls, les Bambaras, etc.

Je doute, pour ma part, que les villes du Nord puissent être reprises sans l'appoint substantiel de militaires français. Au fond, plus que « le coup d'après » et le « billet de retour » de nos soldats, c'est le temps qui est problématique dans ces espaces immenses, qui vont de l'Atlantique à la Mer Rouge, battus non seulement par les vents de sable, mais aussi par le vent des contestations, fondamentalistes et autres, venues du fond de l'histoire, bien avant la colonisation.

Les frontières qu'ont tracées nos officiers, voilà à peine un siècle, n'ont pas encore été pleinement intériorisées par ces populations, même si la loi internationale, celle de l'ONU et celle de l'Union africaine, leur confère, à juste titre, un caractère d'intangibilité. Les tribus touareg, par exemple, se connaissent et s'interpénètrent par-delà les frontières.

Quoi qu'il en soit, la communauté internationale devra financer et mettre en œuvre un vaste plan de développement du Sahel. L'Union européenne pourrait montrer son utilité dans cette affaire.

Pour mettre avec nous le temps, nous avons, dans cette région du monde, un allié : l'Algérie. Il faut le dire, car cela n'a pas été assez souligné à mon sens.

Il s'agit du seul grand État de la région sahélienne – je mets à part le Maroc, situé plus à l'ouest –, les autres États étant fragiles, y compris le Nigeria, rongé par un mouvement djihadiste, le Boko Haram. On ne peut concevoir la paix et la stabilité de cette immense région sans l'Algérie, dont l'armée, soit dit en passant, dépasse les 300 000 hommes. Ce pays a lui-même dû faire face, dans les années 1990, à la terreur islamiste. Il a payé un lourd tribut au djihadisme. En ce moment-même, ses soldats doivent faire face, à In Amenas, à une tentative d'enlèvement concernant des ressortissants français, japonais, mais aussi britanniques et norvégiens.

J'entends s'exprimer, ici et là, des réserves, des critiques, laissant entendre que les terroristes auraient pu s'approvisionner en essence en Algérie. Quiconque connaît le terrain sait qu'il est très difficile de contrôler les trafics d'essence à toutes les frontières de l'Algérie, du Maroc à la Tunisie. Telle est la réalité.

L'Algérie, qui privilégie la voie d'un isolement des groupes terroristes, a choisi clairement de fermer sa frontière avec le Mali, longue de 1 200 kilomètres. Elle a de surcroît autorisé le survol de son territoire par les avions français. Bref, dans la lutte contre le terrorisme, l'Algérie et la France combattent côte à côte.

Au moment où le Président de la République, François Hollande, vient de déclarer, à Alger, le 20 décembre 2012, devant les deux chambres du Parlement algérien, vouloir « ouvrir une nouvelle page dans les relations entre la France et l'Algérie », il ne faudrait pas que ceux qui ne sont pas encore tout à fait résolus à tourner la page empêchent par myopie la construction au Sahel, avec tous les pays riverains, d'un espace pacifique et stable, durablement purgé du terrorisme, lequel n'apporterait que malheur à la population de ces régions.

Monsieur le ministre des affaires étrangères, nous comptons sur le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, sous l'autorité du Président de la République, pour bâtir un avenir partagé entre la France, l'Algérie et les pays africains amis. Cette vision politique est nécessaire pour résoudre les immenses problèmes qui se posent aujourd'hui à cette région, à commencer par celui de sa sécurité.

Nous faisons confiance au Gouvernement, et à vous-même particulièrement, pour mettre en œuvre les médiations nécessaires, tisser les alliances, coordonner l'effort. Certes, il s'agit d'une tâche gigantesque, mais le soutien du pays tout entier ne vous fera pas défaut si cet effort lui est convenablement expliqué dans toutes ses dimensions, comme nous n'en doutons pas vous concernant et comme y encourageons, d'ailleurs, l'ensemble du Gouvernement. (Applaudissements sur certaines travées du RDSE, ainsi que sur les travées du groupe écologiste et du groupe socialiste, et sur plusieurs travées de l'UMP. – MM. Jean-Marie Bockel et Henri Tandonnet applaudissent également.)


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