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Débat sur la politique étrangère de la France

Jean-Pierre CHEVENEMENT

M. le président. La parole est à M. Jean-Pierre Chevènement.

M. Jean-Pierre Chevènement. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, dans son discours du 27 août 2012 devant la conférence des ambassadeurs, le Président de la République assignait à la France un rôle de « pont entre les nations, y compris les émergentes, entre le Nord et le Sud, entre l'Orient et l'Occident. » Il poursuivait : « Notre pays est un acteur et un médiateur du dialogue entre les civilisations. C'est son indépendance qui rend [la France] précieuse au monde. »

Cette définition m'a paru tout à fait judicieuse. On ne saurait définir la France, comme l'avait fait le président Sarkozy, par sa simple appartenance à la famille des nations occidentales. La République française, fidèle à ses idéaux, appartient d'abord à la grande famille des nations humaines.

Vous-même, monsieur le ministre, avez pleinement intégré cette dimension en évoquant, dans votre intervention remarquée du 29 août 2013, toujours devant la conférence des ambassadeurs, mais un an plus tard, ce que vous appelez « le chambardement du monde » à un horizon de dix ans, avec, notamment, le développement des pays émergents, au premier rang desquels la Chine, « la relation sino-américaine – disiez-vous – [structurant] de plus en plus les relations internationales ».

Face à la bipolarité qui se dessine entre la Chine, dont le PNB aura dépassé, avant peu d'années, celui des États-Unis, et ceux-ci qui disposeront encore longtemps d'atouts que la Chine n'a pas, ou du moins pas encore, l'Europe est en voie d'être marginalisée.

D'abord, l'Europe n'est plus ce qu'elle était. L'Europe à vingt-huit n'est plus l'Europe à six où la France tenait les premiers rôles. La géographie, la géopolitique et l'intégration des économies ont façonné une Europe germano-centrée.

Voilà vingt ans, on nous promettait de faire l'Europe sans défaire la France. Le Président de la République, lors ses vœux, le 31 décembre dernier, a déclaré : « Ce n'est pas en défaisant l'Europe qu'on fera la France de demain ». Certes, mais c'est en en changeant l'ambition, la dimension et les règles que l'on refera de l'Europe l'actrice de son destin. C'est ainsi seulement que la France pourra rester une grande nation politique.

La reconquête de notre compétitivité est un objectif juste, que j'approuve, mais peut-on l'atteindre dans le cadre actuel sans toucher aux « fondamentaux » que vous avez évoqués, monsieur le ministre, s'agissant notamment de notre capacité de projection militaire et de notre dissuasion nucléaire ?

Comment pourrions-nous tenir les équilibres si fragiles de la loi relative à la programmation militaire alors que de nouvelles coupes budgétaires, outre celles que le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, ou TSCG, a entraînées, se profilent à l'horizon ?

La monnaie unique, qui réunit des économies nationales profondément hétérogènes, bien loin d'unir les peuples, les divise. Plombée par son vice de conception initial, elle est bien loin d'avoir surmonté sa crise, comme le rappelle l'économiste allemand Hans-Werner Sinn.

La Chancelière allemande elle-même, Mme Merkel, vient de déclarer le 19 décembre dernier, sans que personne ne semble s'en être avisé : « Tôt ou tard, la monnaie [unique] explosera sans la cohésion nécessaire ». Chacun sait que la Chancelière et l'opinion allemande, toutes tendances confondues, refusent catégoriquement les transferts gigantesques – environ 10 % du PNB allemand, soit 250 milliards d'euros – qu'impliquerait une véritable union fédérale. Ce refus est tout à fait compréhensible, car l'Allemagne sacrifierait ainsi la compétitivité de son économie.

Même à un niveau beaucoup plus modeste, les réticences de la Chancelière restent entières : on vient encore de le constater avec l'accord sur l'union bancaire. Celle-ci n'est qu'un simulacre vidé de toute substance. Le fonds de résorption des crises bancaires n'atteindra le ridicule montant de 60 milliards d'euros qu'en 2026 ! En cas de faillite bancaire, ce sont non seulement les actionnaires, les créanciers, mais aussi les déposants au-dessus de 100 000 euros qui paieront. Chypre, comme l'avait dit M. Dijsselbloem, président de l'Eurogroupe, était bien « un cas d'école », c'est-à-dire un précédent, malgré le démenti, à l'époque, de notre ministre de l'économie et des finances.

Mme Merkel propose des « contrats contraignants » à ses partenaires européens pour résorber les dettes souveraines. La voie ainsi dessinée serait celle d'une récession et d'une régression historiques, d'où la France sortirait industriellement, socialement et politiquement laminée. Car on peut très bien défaire la France sans pour autant faire l'Europe !

Alors que faire ?

D'abord, quand on a pris des décisions erronées, il faut savoir les corriger. Vous-même, monsieur le ministre, avez montré une grande capacité à porter un jugement critique sur le passé. La France n'est pas pieds et poings liés par des choix réalisés en matière monétaire voilà plus de vingt ans. L'Allemagne a besoin de la France, et celle-ci n'est pas qu'un chiffre d'affaires. En effet, l'Allemagne joue mondial et elle ne veut pas sacrifier sa compétitivité sur les marchés tiers à une solidarité européenne qui la plomberait. Il faut donc que l'Allemagne et la France s'entendent pour changer les règles du jeu de l'euro, comme le suggère Hans-Werner Sinn, dans l'intérêt de l'Europe elle-même. Il faut en revenir, parce que c'est le bon sens, à la responsabilité des États.

Il faut reconstruire l'Europe à partir de concepts clairs : la démocratie qui vit dans les nations, donc à géométrie variable ; la monnaie mise au service de l'économie, et non l'inverse ; un projet d'Europe européenne recentré sur l'essentiel, à savoir l'économie, la politique industrielle, l'énergie, la défense, la politique extérieure ; des institutions revues et corrigées ; de vrais partenariats, de la Méditerranée à la Russie. Sur ce dernier point, je n'ajoute rien aux propos tenus par M. Jean-Louis Carrère.

À cet égard, quel sens pouvait avoir, le 28 novembre dernier, le projet de l'Union européenne d'un accord d'association avec l'Ukraine, mené sans concertation suffisante, et même sans concertation du tout, avec la Russie ? À long terme et souvent à court terme, les intérêts stratégiques essentiels de la Russie ne sont pas différents de ceux de l'Europe occidentale.

Défions-nous de la russophobie dont font preuve certains de nos médias. Elle est à courte vue : le développement de la Russie et de ses classes moyennes fera plus sûrement avancer la cause de la démocratie dans ce grand peuple européen qu'un anti-poutinisme systématique et réducteur, qui prend M. Khodorkovski pour un défenseur des droits de l'homme et les passagers de l'Arctic Sunrise pour de pieux missionnaires. (Sourires.)

Pour que l'Europe soit un pôle, dans un monde structuré demain par la nouvelle bipolarité sino-américaine, elle doit développer un partenariat stratégique solide avec la Russie, pays, je le rappelle, de 140 millions d'habitants, soit dix fois moins que la Chine.

Retrouver la France, monsieur le ministre, ce n'est pas seulement en faire une nation de principes, ainsi que je l'ai entendu dire. Vous-même, vous décriviez notre diplomatie comme « une diplomatie des valeurs et de la démocratie ». Simplement, puis-je vous faire observer qu'« exporter la démocratie » n'est pas, en soi, un projet ? En la matière, on ne prêche bien que d'exemple, vous le savez bien. À vouloir exporter la démocratie, les États-Unis se sont cassé les dents. Samedi 4 janvier, le département d'État américain s'est dit inquiet de voir l'État islamique en Irak et au Levant, organisation affiliée à Al-Qaïda, imposer son autorité en Irak et en Syrie. Falloujah, située à soixante kilomètres de Bagdad, vient de tomber entre ses mains. Beau résultat, soit dit entre nous, vingt-trois ans après la première guerre du Golfe et onze ans après la seconde : l'Irak vouée à la partition et à la guerre civile et l'Iran érigée en puissance dominante de la région !

Le général de Gaulle avait l'habitude de dire qu'« on ne fait pas de bonne politique en dehors des réalités ». Le réalisme n'est pas contraire à la morale, à la vraie morale, à celle qui, selon Pascal, « se moque de la morale ».

Le droit international n'est sans doute pas parfait, mais c'est dans ce cadre que la France doit agir, en distinguant ce qui est souhaitable de ce qui est possible et en privilégiant toujours la négociation.

Ce qui vaut pour l'Irak vaut pour la Syrie. Je ne vous ai pas caché ma perplexité, au début du mois de septembre dernier, quand se dessinait la perspective de frappes militaires franco-américaines en dehors d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, dont la France est pourtant un membre permanent. Certes, la Syrie s'est défaite de son armement chimique, mais cet heureux résultat est dû à une initiative russe et à un accord direct entre les présidents Poutine et Obama. La France, selon moi, n'a rien à gagner à donner aux pays émergents l'impression d'être à l'Ouest de l'Ouest.

Cette tendance s'était certes manifestée sous la présidence de M. Sarkozy, lequel, non content de réintégrer l'organisation militaire de l'OTAN, avait utilisé celle-ci pour donner une interprétation manifestement excessive de la résolution 1973.

En confondant la responsabilité de protéger avec le changement de régime – « Kadhafi doit partir ! » disait M. Juppé –, le précédent gouvernement a contribué à discréditer la première notion.

L'occidentalisme tourne le dos à la vocation de la France, à savoir le dialogue entre les cultures et les nations, justement prôné par le Président de la République. On peut habiller l'ingérence autant qu'on le voudra de références aux droits de l'homme. Dois-je rappeler que ceux-ci ne vont pas sans les droits du citoyen, selon la Déclaration de 1789 elle-même ? Ceux-ci garantissent ceux-là. En l'occurrence, l'Arabie saoudite est-elle pour notre diplomatie le meilleur point de référence ? Je pose la question !

République laïque, la France a-t-elle à prendre parti dans une querelle qui oppose, au sein du monde musulman, sunnites et chiites ? La politique arabe de la France, au temps du général de Gaulle, consistait plutôt à favoriser, au sein du monde arabe, les forces de progrès. Cette vocation progressiste ne commanderait-elle pas aujourd'hui, au moins, une certaine retenue dans ce qui est aussi une nouvelle guerre de religion ?

Nous voulons tendre la main aux nations émergentes qui façonnent et façonneront toujours plus le monde de demain. Alors n'allons pas au rebours du monde ! La communauté mondiale est pour le respect de la Charte des Nations unies et de la souveraineté nationale, pour l'intégrité des frontières et la non-ingérence. La France ne peut aller contre ces principes sans saper les fondements de sa propre indépendance.

En vous parlant avec franchise, monsieur le ministre, je ne vous ai certainement pas étonné. Je connais votre perspicacité, votre intelligence et vos talents, qui rendent et peuvent encore rendre de très grands services à notre pays. C'est aussi dans l'intérêt de la France, tel que je le conçois, bien entendu, que je me suis exprimé ce soir. (Applaudissements sur les travées du RDSE, du groupe écologiste, du groupe socialiste et du groupe CRC.)

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