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Déclaration du gouvernement, suivie d'un débat, sur la politique étrangère de la France

Jean-Pierre CHEVENEMENT

M. le président. La parole est à M. Jean-Pierre Chevènement.

M. Jean-Pierre Chevènement. Monsieur le président, messieurs les ministres, mes chers collègues, personne ne nous a demandé de réintégrer les structures militaires de l'OTAN : ni les États-Unis, ni nos alliés européens.

Mme Monique Cerisier-ben Guiga et M. Didier Boulaud. Exactement !

M. Jean-Pierre Chevènement. Cette décision solitaire du Président de la République a été prise sans débat préalable : à l'Assemblée nationale, le Gouvernement a pris sa majorité en otage en utilisant l'article 49, premier alinéa, de la Constitution ; au Sénat, il n'y a eu ni débat ni vote.

M. Hervé Morin, ministre de la défense. Ah bon ? Et que faisons-nous ici en ce moment ?

M. Jean-Pierre Chevènement. S'il y avait eu un véritable débat, sanctionné par un vote, ainsi qu'un véritable débat dans le pays, le résultat, vous le savez bien, eût été tout autre.

M. Laurent Béteille. Vous n'en savez rien !

M. Jean-Pierre Chevènement. Je rappellerai d'un mot l'évolution du contexte stratégique depuis 1966.

À l'époque, le général de Gaulle craignait que la doctrine américaine de la « riposte graduée » ne fît de la France un champ de bataille. Mais il craignait aussi que nous ne fussions entraînés dans des guerres qui ne seraient pas les nôtres : ainsi la guerre du Vietnam, qu'il fustigea dans son discours de Phnom-Penh.

M. Hervé Morin, ministre. Le Vietnam n'avait rien à voir avec sa décision !

M. Jean-Pierre Chevènement. Cette éventualité, et je m'adresse à la majorité, n'a rien perdu de son actualité. Le risque de nouvelles guerres s'est déjà concrétisé, notamment en Irak, en Afghanistan, et nul ne sait ce qu'il en sera demain au Proche-Orient, en Iran, au Pakistan, dans le Caucase ou en Asie de l'Est.

Mme Monique Cerisier-ben Guiga et M. Didier Boulaud. Très juste !

M. Jean-Pierre Chevènement. Reprenant les analyses du Livre blanc sur la défense, le Président de la République a évoqué l'apparition de « nouvelles menaces » liées à la mondialisation, concept flou qui recouvre un certain nombre de phénomènes contradictoires caractérisant le monde d'aujourd'hui, mais qui n'explique rien.

Cette analyse néglige les États et l'évolution de la géographie de la puissance. La crise actuelle - crise financière et économique, mais aussi enlisement militaire des États-Unis au Moyen-Orient - montre que les Américains ne sont plus en mesure de dominer seuls le reste de la planète, ni peut-être même de le dominer du tout.

La montée de pays milliardaires en hommes, comme la Chine et l'Inde, mais aussi le retour de la Russie et plus généralement d'anciennes nations ou encore l'émergence de nouvelles puissances structureront le paysage stratégique beaucoup plus que le concept fourre-tout de « mondialisation ».

À l'orée de ces temps nouveaux, le Président de la République a choisi de placer la France dans le sillage américain. En énonçant que nous appartenons d'abord à la « famille occidentale », il semble oublier que nous appartenons avant tout à la famille humaine. (MM. les ministres sourient.)

Dès lors, le risque est grand de voir l'OTAN courir derrière l'ONU - comme si elle pouvait devenir une ONU bis ! -, alors que la France siège comme membre permanent au Conseil de sécurité, aux côtés de puissances telles que la Russie et la Chine. C'est un contresens géopolitique que cette décision !

Que nous demandent, en fait, les Américains ? D'être leurs auxiliaires dans la tâche qu'ils s'assignent de refonder leur leadership. Permettez-moi de citer M. Brzezinski, toujours influent dans les milieux démocrates : « Tout en arguant qu'ils ne sont pas en mesure d'intervenir militairement, les Européens insistent pour prendre part aux décisions [...]. Même si les États-Unis demeurent la première puissance mondiale, nous avons besoin d'une alliance forte avec l'Europe pour optimiser notre influence respective. » Et il ajoute : « L'Europe peut faire beaucoup plus sans déployer d'efforts surhumains et sans acquérir une autonomie telle qu'elle mette en danger ses liens avec l'Amérique. »

M. Didier Boulaud. Tout est dit !

M. Jean-Pierre Chevènement. On ne peut être plus clair, en effet !

L'OTAN est un moyen de solliciter davantage la contribution militaire des Européens...

Mme Monique Cerisier-ben Guiga. Voilà !

M. Jean-Pierre Chevènement. ... à des opérations dont chacun sait très bien qu'elles sont décidées à Washington, tout en empêchant que l'Europe se dote d'une défense autonome.

M. Didier Boulaud. Bien sûr !

M. Jean-Pierre Chevènement. Or celle-ci est la condition d'une politique étrangère indépendante.

MM. Didier Boulaud et René-Pierre Signé. Eh oui !

M. Bernard Kouchner, ministre. De quand ce discours date-t-il ?

M. Jean-Pierre Chevènement. La décision du Président de la République obéit donc à une logique américaine, celle d'un partage plus favorable pour eux du fardeau, mais nullement des décisions prises au sein d'une alliance qu'ils dominent absolument.

Vous méconnaissez, messieurs les ministres, le poids des entraînements et celui des symboles.

Sept cents officiers dans les états-majors de l'OTAN, cela crée un tropisme dans nos armées, que l'on déshabitue ainsi de « penser national ».

L'argument selon lequel l'Allemagne ou la Turquie, en 2003, auraient pu dire non, c'est un fusil à un coup : quand on est intégré, assis en permanence à la même table, on ne peut dire non tout le temps !

M. Aymeri de Montesquiou. Mais pourquoi dire non tout le temps ?

M. Jean-Pierre Chevènement. Le Président de la République laisse entendre que la France, en envoyant des officiers généraux dans les états-majors, et pas seulement des soldats sur le terrain, pourra peser sur les décisions. C'est un sophisme : chacun sait très bien que les vraies décisions se prennent à la Maison-Blanche.

Vous méconnaissez enfin et surtout, messieurs les ministres, le poids des symboles. Depuis 1966, la France avait maintenu vis-à-vis de l'OTAN une distance qui lui permettait d'être regardée comme un pays non aligné ; en un mot : indépendant. C'est à cela que vous allez mettre fin ! (MM. les ministres soupirent.)

Vous protestez en déclarant qu'il ne s'agit que d'une impression, et que vous restez indépendants. Mais une impression, en politique internationale, c'est tout !

M. Yvon Collin. Eh oui !

M. Jean-Pierre Chevènement. Le Président de la République a justifié la réintégration complète dans la structure militaire de l'OTAN par l'argument de la défense européenne. En nous faisant « plus blancs que blanc », nous dissiperions les suspicions qui auraient freiné les avancées de ladite défense. C'est là une vue bien naïve des choses !

Il n'y a pas de défense européenne, et ce pour trois raisons : parce que les États-Unis ne le souhaitent pas ; parce que les Britanniques s'opposent à la mise sur pied d'une structure d'état-major significative qui permettrait la planification et la mise en œuvre d'opérations proprement européennes ; enfin, parce que les autres pays européens ne sont pas prêts à faire l'effort de se défendre par eux-mêmes.

Pour la France aussi, le risque est grand que l'esprit de défense lui-même, à la longue, se trouve atteint - d'autant que son effort de défense n'a jamais été aussi faible -, car il n'y a pas d'esprit de défense qui vaille en dehors de l'indépendance.

Le risque, et je vais en terminer par là, c'est que nous nous laissions entraîner dans de nouvelles guerres ou de nouvelles politiques qui ne soient pas les nôtres, pour reprendre l'expression du général de Gaulle.

Certes, je ne méconnais pas tout l'intérêt des nouvelles orientations du président Obama. Mais celui-ci ne cache pas que son intention est de refonder un nouveau leadership américain et d'ouvrir la voie à un « nouveau siècle américain ».

M. Charles Gautier. Il a été élu pour ça !

M. Jean-Pierre Chevènement. Votre décision de réintégration complète dans l'OTAN accroît effectivement le risque de nous laisser entraîner dans des guerres qui nous seraient étrangères. Qui peut dire que, dans la crise profonde qui frappe l'économie mondiale, la guerre, demain, en Iran ou ailleurs, ne sera pas encore une fois, aux yeux de dirigeants aux abois, le moyen de forcer le destin ?

M. Didier Boulaud. Très bien !

M. Jean-Pierre Chevènement. Alors que nous nous apprêtons à fermer une base militaire en Afrique centrale (M. le ministre de la défense s'étonne), traditionnelle zone d'influence française, mais aussi réservoir de richesses qui suscitent toutes les convoitises, nous ouvrons une nouvelle base à Abu Dhabi, dans le Golfe, région où notre autonomie stratégique est nulle.

Avec la Chine, grande puissance du xxie siècle, une brouille - espérons-le passagère et due peut-être à des impairs ou à des susceptibilités excessives, mais peut-être nous éclairerez-vous à ce sujet, messieurs les ministres - vient obscurcir notre relation. Qui peut croire que cette brouille n'illustre pas aussi notre changement de posture vis-à-vis des États-Unis ?

Enfin, je n'observe pas que les États-Unis aient renoncé à faire entrer un jour l'Ukraine et la Géorgie dans l'OTAN.

M. Didier Boulaud. Eh oui !

M. Jean-Pierre Chevènement. Ce jour-là, notre partenariat stratégique avec la Russie deviendra rhétorique !

M. Didier Boulaud. Sur ce point, la position de la France n'est pas claire du tout !

M. Jean-Pierre Chevènement. Je conclurai en soulignant que, bien évidemment, l'indépendance nationale ne se définit pas contre les États-Unis : on peut être indépendant et d'autant mieux allié des États-Unis. Par exemple, nous pourrions venir en aide au président Obama dans un puissant effort de relance économique coordonné à l'échelle mondiale ; c'est d'ailleurs ce qu'il nous demande.

M. Bernard Kouchner, ministre. Et c'est ce que nous faisons !

M. Jean-Pierre Chevènement. Néanmoins, dans le monde multipolaire de demain, il y a place pour une diplomatie française indépendante qui donnerait une voix à l'Europe et contribuerait à l'existence, OTAN ou pas, d'un pôle européen capable de peser sur l'orientation de la politique mondiale.

M. Bernard Kouchner, ministre. Cela s'appelle le G20 !

M. Jean-Pierre Chevènement. Votre décision, messieurs les ministres, rendra cet objectif beaucoup plus difficilement accessible, je vous le dis avec tristesse. (Applaudissements sur les travées du RDSE, du groupe socialiste et du groupe CRC-SPG.)

 

 

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