Accueil » Accès par thème » Affaires étrangères et coopération » Proposition de loi relative à la reconnaissance d'une journée nationale en mémoire des victimes de la guerre d'Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc

Affaires étrangères et coopération<<< Revenir à la liste


Proposition de loi relative à la reconnaissance d'une journée nationale en mémoire des victimes de la guerre d'Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc

Robert TROPEANO

M. le président. La parole est à M. Robert Tropeano.

M. Robert Tropeano. Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le rapporteur, mes chers collègues, longtemps considérée comme la « guerre sans nom », la guerre d'Algérie ne doit pas rester la guerre sans fin. Nous avons suffisamment de recul pour reconnaître que ce conflit d'une grande violence physique, psychologique et symbolique s'est déroulé entre 1954 et 1962, même si personne n'ignore les drames, les attentats et autres règlements de compte qui ont suivi le cessez-le-feu issu des accords d'Évian.

Sans plus tarder – vous l'avez souligné, monsieur le rapporteur –, il faut apporter une réponse à ceux qui ont répondu à l'âge de vingt ans à l'appel de la nation avec abnégation et courage.

M. Yvon Collin. Très bien !

M. Robert Tropeano. Je fus de ceux-là pendant vingt-huit mois.

Oui, il est temps de créer les conditions d'un rassemblement serein et unitaire pour les 2 millions de jeunes soldats envoyés de l'autre côté de la Méditerranée et, bien sûr, pour toutes les victimes civiles assassinées, avant et après le 19 mars 1962, pour tous ceux qui de la « Toussaint sanglante » au massacre d'Oran ont payé de leur vie l'indépendance algérienne ou tout simplement pour servir la France.

Il ne s'agit pas de refaire l'histoire, il s'agit de la regarder en face.

M. Roland Courteau. Très bien !

M. Robert Tropeano. Aussi, sans hésiter, prenons toutes nos responsabilités pour installer un devoir de mémoire à la hauteur des sacrifices endurés par beaucoup de nos concitoyens. Trop souvent, sur cette question, les tergiversations l'ont emporté malgré l'action déterminée des anciens de la guerre d'Algérie, en particulier des anciens combattants d'Afrique du Nord.

J'ai toujours été de ce combat contre l'oubli. J'ai toujours soutenu sans faille toutes les démarches qui visent à rétablir la vérité historique et à rendre hommage à toutes les victimes –  je dis bien à toutes les victimes.

Je regrette sincèrement que la représentation nationale ne puisse s'unir et se retrouver sur la date du 19 mars 1962, qui marque l'arrêt officiel des hostilités et qui n'occulte en aucun cas les événements tragiques postérieurs à celle-ci.

Cette date a du sens, ce qui est indispensable pour donner vie à une journée du souvenir et du recueillement que nous souhaitons tous.

Je regrette aussi que, après tant d'années, le processus soit toujours aussi long quand il s'agit d'œuvrer en faveur d'une lecture objective de la guerre d'Algérie.

En effet, comme vous le savez, mes chers collègues, il a fallu attendre trente-sept ans pour que les opérations effectuées en Afrique du Nord soient qualifiées selon leur vraie nature.

M. Yvon Collin. Trop longtemps !

M. Robert Tropeano. La loi du 18 octobre 1999 a remplacé une formulation relevant clairement du déni par celle, plus juste, de guerre d'Algérie.

M. Roland Courteau. C'était un gouvernement de gauche !

M. Robert Tropeano. Antérieurement, la loi du 9 décembre 1974, qui attribuait la qualité de combattant aux personnes ayant participé à ce conflit, avait également été adoptée à l'issue d'une course d'obstacles subtilement mise en œuvre, à l'époque, par les gouvernements successifs.

À cet égard, le débat du 17 octobre 1974 au Sénat est éclairant. Le rapporteur de la loi du 9 décembre, Lucien Grand, membre de la Gauche démocratique, s'exprimait ainsi : « Vous trouverez, mes chers collègues, dans mon rapport, la narration fidèle des longues vicissitudes de ce projet de loi, nos espérances déçues à plusieurs reprises au fil des ans pour des motifs divers mais toujours renouvelés. Aujourd'hui, il nous est permis de discuter un projet de loi qui répond aux espoirs que nous entretenons depuis douze ans. »

Reprenant les termes de cet ancien sénateur, je dirai qu'il nous est enfin permis aujourd'hui de discuter une proposition de loi qui répond aux espoirs levés, de nouveau, voilà dix ans.

En effet, en 2002, sur l'initiative de plusieurs familles politiques parmi lesquelles les radicaux de gauche, l'Assemblée nationale avait déjà adopté une proposition de loi visant à reconnaître le 19 mars comme journée nationale du souvenir et du recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie.

Depuis, dix années se sont écoulées. Le texte est resté volontairement englué dans les limbes d'une navette parlementaire suspendue par le temps, ce qui reflète bien, hélas ! à quel point est difficile la réconciliation nationale sur la question de la guerre d'Algérie.

En effet, mes chers collègues, les plaies de cette tragédie sont encore très vives. On peut le comprendre au regard des milliers de civils et militaires victimes de ce terrible déchirement entre l'Algérie et la France.

La guerre d'Algérie est passionnelle à cause de la cécité politique sur le système colonial et sur l'inévitable processus de décolonisation.

La guerre d'Algérie est forte de culpabilité en raison de la torture assumée par certains officiers comme moyen de lutte obligé contre le « terrorisme ».

M. Yvon Collin. Eh oui !

M. Robert Tropeano. La guerre d'Algérie est pleine de honte à cause des harkis abandonnés au massacre punitif des lendemains de guerre.

M. Roland Courteau. Hélas !

M. Robert Tropeano. Enfin, la guerre d'Algérie est empreinte de douleurs parce qu'elle a forcé à l'exode des milliers de rapatriés pour qui l'Algérie était aussi leur terre et parce que les plus hautes autorités leur avaient fait une promesse : « L'Algérie, c'est la France. »

Dans son dernier livre, l'historien Benjamin Stora rappelle que « la mémoire des uns n'est pas celle des autres ». Il est vrai que l'histoire ne semble pas la même selon que l'on ait été soldat, rapatrié ou harki. Mais la somme de tous ces souvenirs individuels rassemblés par un dénominateur commun, la douleur et l'incompréhension, doit naturellement conduire à partager un même moment de recueillement.

C'est ainsi que je vois les choses. Pour ma part, et celle de la majorité des membres du RDSE, le choix du 19 mars est la date symbolique la plus significative. M. le rapporteur nous a livré les bons arguments, que je ne vais pas tous rappeler. J'insisterai seulement sur la nécessité de choisir une date qui réponde à la même logique que celles qui ont été décidées pour raviver le souvenir de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. C'est une question de clarté pour les générations futures. C'est une question de sens à donner pour cette journée de mémoire.

Ni défaite, ni victoire, le cessez-le-feu du 19 mars 1962 doit être compris d'abord et avant tout comme la promesse d'une paix retrouvée des deux côtés de la Méditerranée.

J'espère que le Sénat, par son vote, contribuera à consolider une mémoire collective cohérente et apaisée, comme il l'a fait avant-hier grâce à l'adoption de la proposition de loi tendant à la reconnaissance de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. (Très bien ! et applaudissements sur certaines travées du RDSE, ainsi que sur les travées du groupe écologiste, du groupe socialiste et du groupe CRC.)

 

<<< Revenir à la liste