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Proposition de résolution européenne tendant à obtenir compensation des effets, sur l’agriculture des départements d’outre-mer, des accords commerciaux conclus par l’Union européenne

Daniel MARSIN

M. le président. La parole est à M. le rapporteur.

M. Daniel Marsin, rapporteur de la commission de l'économie, du développement durable et de l'aménagement du territoire. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, il est rare que notre Haute Assemblée examine en séance publique une proposition de résolution européenne.

Depuis 1999, seules treize propositions de résolution ont ainsi été discutées dans cet hémicycle, et dix d'entre elles ont été adoptées. La dernière proposition de résolution adoptée en séance date de mars 2009, et portait sur le respect de la diversité linguistique dans le fonctionnement des institutions européennes.

Notre discussion d'aujourd'hui illustre une nouvelle fois l'attention portée par notre Haute Assemblée à nos outre-mer. Je tiens d'ailleurs à remercier les présidents Jean-Paul Emorine et Jean Bizet qui ont demandé que nous débattions en séance publique de cette proposition de résolution.

Je rappelle au préalable que la proposition de résolution a été déposée le 18 janvier 2011 par nos collègues Serge Larcher et Éric Doligé, respectivement président et rapporteur du comité de suivi de la mission commune d'information sur la situation des départements d'outre-mer. Je tiens à saluer leur initiative qui se situe dans la droite ligne des conclusions de la mission d'information, dont ils ont été les excellents président et rapporteur.

La commission des affaires européennes a examiné la proposition de résolution le 2 février 2011. Elle a voté six amendements présentés par son rapporteur, Christian Cointat, avant d'adopter le texte à l'unanimité.

La commission de l'économie, du développement durable et de l'aménagement du territoire s'est alors saisie du texte. Elle m'a fait l'honneur de me désigner rapporteur. Le 15 février dernier, elle l'a adopté, également à l'unanimité, après avoir accepté deux amendements que je lui avais proposés.

Avant d'en venir au contenu de la proposition de résolution, je souhaite « planter le décor ».

À cette fin, monsieur le ministre, je voudrais citer un court passage de votre excellente intervention lors du débat organisé dans ce même hémicycle le 11 janvier dernier, sur l'initiative des commissions de l'économie et des affaires européennes sur l'avenir de la politique agricole commune : « il ne sert à rien de se battre pour la PAC si on ne se bat pas non plus dans le cadre des négociations commerciales et du G 20. Il faut aborder les négociations commerciales internationales, notamment avec le MERCOSUR et dans le cadre de l'OMC, sans aucune naïveté et sans aucun complexe. C'est sans complexes que nous devons défendre notre agriculture, refuser les accords qui se feraient au détriment de l'agriculture et ne pas accepter que l'agriculture soit une nouvelle fois la monnaie d'échange dans un marché de dupes entre les pays sud-américains et l'Union européenne ».

Comment ne pas partager vos propos, monsieur le ministre ? Vous connaissez en effet tous, mes chers collègues, le risque que ferait peser un accord commercial entre l'Union européenne et le MERCOSUR sur l'agriculture européenne, notamment sur nos éleveurs. Une étude d'impact réalisée par la Commission européenne, à la demande des ministres de l'agriculture, a d'ailleurs montré qu'un tel accord pourrait conduire à une baisse du revenu agricole en France allant jusqu'à 3 %.

S'agissant des départements d'outre-mer, les DOM, il ne me semble pas exagéré de dire que des accords emportant des conséquences similaires pour les DOM à celles que pourrait avoir pour notre pays un accord avec le MERCOSUR ont été conclus par l'Union européenne au cours des derniers mois. C'est la raison pour laquelle cette proposition de résolution a été déposée.

Pourquoi les problématiques agricoles sont-elles vitales pour nos outre-mer ? Parce que, comme dans bien d'autres domaines, la situation des outre-mer est très spécifique en matière agricole. Je ne vous livrerai que quelques illustrations.

Tout d'abord, le poids économique de l'agriculture est essentiel dans les DOM : entre 1,7 % et plus de 4 % du PIB, contre 2,2 % pour la France hexagonale, et entre 2 % et 7,2 % de l'emploi, contre 2,3 % pour le territoire métropolitain. Les produits agricoles et agroalimentaires représentent 53 % des exportations de la Guadeloupe et 65 % de celles de la Réunion !

Par ailleurs, le législateur a fait de l'agriculture l'un des secteurs clés du développement endogène de ces territoires, dans le cadre de la loi pour le développement économique des outre-mer.

Enfin, l'agriculture des départements d'outre-mer reste dominée par deux filières traditionnelles d'exportation : la banane et la filière canne-sucre-rhum. Ces deux filières structurent l'économie des DOM : la filière banane représente près de 10 000 emplois dans les Antilles, ce qui en fait le premier employeur privé. La filière canne-sucre-rhum occupe près de 30 % de la surface agricole utile.

L'Union européenne prend d'ailleurs en compte ces spécificités. Sur le fondement de l'ancien article 299, paragraphe 2, du traité instituant la Communauté européenne, qui autorisait, au vu de leurs handicaps, la prise de mesures spécifiques aux régions ultrapériphériques, c'est-à-dire les DOM, les Açores, les Canaries et Madère, l'Union européenne a mis en place, au début des années quatre-vingt-dix, un dispositif spécifique de soutien, le programme POSEI.

Ce programme comprend deux volets : un régime spécifique d'approvisionnement, dont l'objet est d'alléger les coûts relatifs à l'approvisionnement, et des mesures d'aide à la production locale. Son bilan positif est reconnu par tous, y compris par la Commission européenne.

Ce programme n'est d'ailleurs pas en danger : la proposition de règlement sur laquelle s'appuie la proposition de résolution ne comporte que des ajustements formels et des modifications de fonds mineures.

Quels sont donc les faits à l'origine du dépôt de la proposition de résolution ?

Plusieurs accords signés par l'Union européenne mettent aujourd'hui en danger l'agriculture ultramarine et ont conduit les élus ultramarins à protester énergiquement.

D'une part, en décembre 2009, l'Union européenne a conclu à Genève avec certains pays sud-américains, un accord sur le commerce des bananes. Cet accord est censé, mais seulement censé, mettre fin à la « guerre de la banane » qui dure depuis le début des années quatre-vingt-dix. Il prévoit ainsi, en contrepartie de l'arrêt des procédures lancées contre l'Union européenne par les pays producteurs de banane latino-américains devant l'Organisation mondiale du commerce, l'OMC, une baisse importante des droits de douane européens, de 176 euros en 2009 à 114 euros en 2017, soit une diminution de 35 % en six ans.

D'autre part, en mai 2010, lors du sommet de Madrid, l'Union européenne a conclu deux nouveaux accords : le premier avec la Colombie et le Pérou, le second avec l'Amérique centrale.

Monsieur le président, mes chers collègues, je tiens à souligner qu'il m'a été impossible d'obtenir le texte consolidé et traduit de ces accords avant l'examen de mon rapport en commission, soit près de dix mois après leur conclusion.

M. Jean-Paul Virapoullé. C'est scandaleux !

M. Daniel Marsin, rapporteur. Le président Emorine a pris l'initiative, et je l'en remercie, d'interpeller à ce sujet le commissaire européen au commerce : seule la version en anglais du texte de l'accord avec l'Amérique centrale lui a été adressée en retour...

Je sais, monsieur le ministre, que vos services ne sont pas mieux lotis, pas plus que le secrétariat général aux affaires européennes. Cette situation est stupéfiante, scandaleuse comme vient de le dire notre collègue Jean-Paul Virapoullé : comment expliquer que, près d'un an après le sommet de Madrid, aucune version consolidée et traduite de ces deux accords ne soit disponible ? Je m'interroge sur l'attitude de la direction générale du commerce de la Commission européenne envers les États membres...

Quoi qu'il en soit, l'objectif de ces accords est de réduire les barrières commerciales concernant les produits industriels européens. En échange, ils vont plus loin que l'accord de Genève en prévoyant une nouvelle baisse des tarifs douaniers en matière de banane, qui devrait atteindre 75 euros d'ici à 2020 - ce qui montre que la « guerre de la banane » est loin d'être terminée -, mais aussi en mettant en place des contingents d'exportation à droits nuls pour le sucre et le rhum.

Les intérêts des régions ultrapériphériques ne semblent pas peser bien lourd face à ceux de l'industrie continentale. Le risque pour nos départements d'outre-mer est en effet évident : un afflux massif de produits agricoles de ces pays aux coûts de production très bas, à savoir les mêmes produits que ceux de nos DOM, sur le territoire européen, c'est-à-dire dans les DOM et sur le territoire continental, qui constitue le principal débouché pour les productions ultramarines. L'enjeu est donc essentiel.

En réaction à ces accords, la proposition de résolution formulait initialement, comme l'ont indiqué tout à l'heure Serge Larcher et Éric Doligé, deux demandes majeures.

Tout d'abord, elle demandait au Gouvernement français d'intervenir auprès de la Commission européenne afin que des compensations soient mises en place au profit des régions ultrapériphériques.

Ensuite, elle invitait la Commission européenne à prendre en compte les spécificités des régions ultrapériphériques dans la conduite de sa politique commerciale, et ce notamment par l'analyse préalable systématique de l'impact sur ces régions des accords commerciaux qu'elle négocie.

La commission de l'économie considère que ces demandes sont essentielles et que la proposition de résolution est une initiative bienvenue. Elle nous paraît constituer un appui important aux initiatives prises par le Gouvernement, dont je salue d'ailleurs l'entière mobilisation sur cette question auprès de la Commission européenne au cours des derniers mois.

Des négociations ont en effet lieu sur le montant des compensations. S'il semble que la Commission européenne ait admis le principe de la compensation, ses premières propositions sont inacceptables. Il est indispensable que la Commission assure une véritable compensation des effets de ces accords.

La commission de l'économie a enrichi le texte en adoptant, sur mon initiative, deux amendements.

Le premier porte sur la question de la cohérence des politiques européennes. Les accords commerciaux que j'ai évoqués sont en effet l'illustration de l'incohérence entre la politique commerciale et les autres politiques sectorielles de l'Union européenne. Pour parler clairement, la politique commerciale m'apparaît totalement déconnectée des autres politiques sectorielles.

Les accords commerciaux avec les pays andins et l'Amérique centrale risquent ainsi d'affaiblir des régions dont la politique de cohésion de l'Union européenne a pour objet de soutenir le rattrapage économique et un secteur économique que la politique agricole commune, via le programme POSEI, soutient fortement. Quelle est la cohérence de tout cela ?

De même, vous savez tous, mes chers collègues, qu'est évoqué actuellement le renforcement des contraintes environnementales dans le cadre de la réforme de la PAC. Les agriculteurs ultramarins sont déjà en pointe sur cette question, puisque, à la suite du scandale du chlordécone, un plan « banane durable » a été lancé en 2008 aux Antilles, qui a conduit à une réduction de près de 70 % de l'utilisation des produits phytosanitaires.

Or à quoi vont aboutir les accords commerciaux que j'ai évoqués ? Ils faciliteront l'entrée sur le territoire européen de produits en provenance de pays ayant des exigences environnementales bien inférieures. Je citerai un seul exemple, que Serge Larcher a rappelé : dans les Antilles, entre deux et dix traitements sont effectués sur la banane ; en Colombie, on atteint 60 traitements par an !

La commission de l'économie a donc complété la proposition de résolution en invitant la Commission européenne à mieux articuler sa politique commerciale avec les autres politiques sectorielles de l'Union.

Le second amendement a introduit notamment la problématique des mécanismes de sauvegarde.

À côté de l'aspect curatif - les compensations -, il y a en effet un aspect préventif : les mécanismes de sauvegarde, qui doivent permettre, en cas de perturbations sur un marché, de restaurer des droits de douane. Nombre d'accords commerciaux prévoient ce type de clauses. Il semblerait - nous ne disposons pas des textes - que les accords conclus avec les pays andins et l'Amérique centrale en comprennent également.

Or ces clauses sont particulièrement complexes à mettre en œuvre : leurs conditions sont restrictives, la procédure est particulièrement longue et, bien souvent, elles ne peuvent être mises en œuvre qu'une fois les difficultés devenues insurmontables.

La commission de l'économie a donc invité la Commission européenne à veiller à ce que des mécanismes de sauvegarde opérationnels soient inclus, en faveur des régions ultrapériphériques, dans les accords commerciaux qu'elle négocie.

Après avoir adopté ces deux amendements, la commission de l'économie a voté le texte à l'unanimité.

Enfin, certains parmi vous estimeront peut-être que cette proposition de résolution reflète une vision trop franco-française, voire « franco-domienne ». Je souhaite les rassurer à ce propos.

Le 8 mars 2011, le Parlement européen a en effet adopté une résolution portant sur l'agriculture de l'Union européenne et le commerce international, dont les orientations sont très proches du texte que nous examinons aujourd'hui.

Quelques extraits de cette résolution l'illustrent : « le Parlement condamne l'approche adoptée par la Commission, qui accorde trop souvent des concessions sur l'agriculture en vue d'obtenir pour les produits industriels et les services un meilleur accès au marché dans les pays tiers ; [il] demande à la commission de ne plus faire passer les intérêts de l'agriculture après ceux de l'industrie et du secteur des services ».

Il « souligne que, dans le secteur agricole, la Commission doit mener des évaluations d'impact qui doivent être rendues publiques avant l'entame des négociations et des propositions de mises à jour de manière à tenir compte des nouvelles positions apparaissant au cours des négociations ».

Enfin, il « appelle [...] la Commission à tenir compte de la situation spécifique des RUP dans le cadre des négociations afin que leur développement ne soit pas mis à mal ».

En conclusion, la proposition de résolution que nous examinons aujourd'hui est, aux yeux de la commission de l'économie, un texte très utile qui viendra conforter les initiatives du Gouvernement au niveau européen et constituera un nouvel aiguillon pour la Commission européenne.

J'espère que notre Haute Assemblée pourra s'exprimer unanimement sur ce texte, démontrant ainsi une fois encore son attachement aux intérêts de nos outre-mer. (Applaudissements.)

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