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Débat sur : "l'intelligence artificielle : enjeux politiques, stratégiques et économiques "

Dans le débat, la parole est à M. Yvon Collin, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE.)

 

M. Yvon Collin, pour le groupe RDSE. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'État, mes chers collègues, parce qu'elle concentre de forts enjeux stratégiques, éthiques et économiques, l'émergence de l'intelligence artificielle est communément qualifiée de quatrième révolution industrielle.

Aussi, le RDSE a souhaité que le Sénat en débatte ce soir. J'en profite pour saluer les travaux du groupe de suivi de notre assemblée qui s'est emparé de ce sujet dès 2017.

Si l'intelligence artificielle fut pour la première fois évoquée en 1956 dans le cadre d'une conférence universitaire aux États-Unis, ce sont les recherches technologiques les plus récentes qui permettent son développement fulgurant.

Je ne m'attarderai pas sur sa définition qui, vous le savez, interroge souvent tant cet outil est « disruptif ».

Pour faire simple, je dirais qu'il s'agit de seconder l'intelligence humaine pour augmenter celle-ci... La compilation de données du big data combinée à la puissance de calcul ouvre des horizons incroyables pour effectuer des fonctions, pas forcément toujours mieux que le ferait un homme, mais en tout cas beaucoup plus rapidement.

Au cours des dernières années, l'intelligence artificielle a investi de nombreuses applications qui commencent à envahir notre quotidien : voitures autonomes, diagnostics médicaux, finance algorithmique, robots industriels, jeux vidéo...

Ces applications ne sont que le début d'un développement irréversible, une tendance qui charrie également nombre de craintes et de phantasmes. Je balaierai tout de suite celui de la perte du contrôle de l'intelligence artificielle, qui conduirait la machine à échapper à son créateur, une situation largement véhiculée par des œuvres de fiction littéraire ou cinématographique.

Même si je n'ignore pas la lettre ouverte cosignée en 2015 par 700 chercheurs de renom alertant l'opinion sur l'hypothèse d'une « intelligence artificielle malveillante ou trop autonome », je pense qu'il est préférable de croire à la possibilité d'en fixer les limites, d'en encadrer les usages. Raisonner autrement nous obligerait à renoncer à une partie du potentiel offert par l'intelligence artificielle et à laisser des États moins scrupuleux s'en emparer complètement.

Par ailleurs, relativisons la vision d'une intelligence artificielle triomphante. En effet, si la machine peut atteindre une puissance extraordinaire pour la réalisation de nombreuses tâches, il lui manquera toujours ce qui fait notre singularité et notre supériorité sur elle en tant qu'être vivant : l'intuition et l'imagination.

Cette inquiétude pose en tout cas le débat des enjeux éthiques. Je m'arrêterai un instant sur la question de la protection des données, la matière première qui alimente l'intelligence artificielle.

Notre pays est particulièrement soucieux de la protection des données, tout comme l'Union européenne, qui dispose d'un marché de 500 millions de consommateurs qu'elle doit impérativement protéger.

C'est tout le sens des dernières législations adoptées par l'Union, au premier rang desquelles le règlement relatif à la libre circulation des données à caractère non personnel, la directive concernant la réutilisation des informations du secteur public, ou encore les règles relatives à la cybersécurité. L'Europe s'est dotée d'un véritable cadre juridique que l'on ne peut qu'applaudir.

Au-delà de la protection des données, il doit aussi être question de responsabilité, de transparence des algorithmes et d'information sur les décisions sous-jacentes aux applications. L'intelligence artificielle doit également être inclusive, et ce à double titre : n'oublier personne pour les bénéfices qu'elle apporte, et protéger tout le monde des bouleversements qu'elle pourrait induire sur le plan sociétal. Je pense en particulier à l'organisation du travail, qui pourrait être impactée à la fois négativement et positivement.

Dans ces conditions, mes chers collègues, et comme le souligne très clairement le rapport intitulé Donner un sens à l'intelligence artificielle : pour une stratégie nationale et européenne, remis au Gouvernement par Cédric Villani et rendu public l'année dernière, doit-on autoriser l'accès aux données européennes à des entreprises qui ne seraient pas implantées en Europe et qui ne se plieraient donc pas à nos principes éthiques ?

Cette réserve s'impose en raison de la domination des Gafam sur la récupération de données et, plus globalement, en raison de la compétition entre la Chine et les États-Unis qui prend en étau l'Union européenne.

Nous savons, s'agissant des États-Unis, que les Gafam leur donnent un avantage considérable. Leur avance en termes de collecte des données, de matériel de pointe et de recherche sera – soyons lucides – difficilement rattrapable. Les investissements qu'ils consacrent à l'intelligence artificielle, cumulés à ceux que les pouvoirs publics américains injectent de leur côté par le biais de leurs grandes agences, leur confèrent un leadership indétrônable pour les années qui viennent. Quant à la Chine, elle ambitionne de contester ce leadership en investissant chaque année plusieurs dizaines de milliards d'euros dans l'intelligence artificielle.

Dans ce contexte, quel est le niveau de l'ambition européenne ? En avril 2018, la Commission a jeté les bases d'une stratégie sur l'intelligence artificielle ayant pour but d'augmenter les investissements publics et privés, afin qu'ils atteignent au moins 20 milliards d'euros par an au cours des dix prochaines années. Monsieur le secrétaire d'État, où en sommes-nous de cet objectif financier ?

Il y a urgence... Le manque de capitaux dans les entreprises innovantes aboutit parfois à la perte de fleurons européens, comme ce fut le cas en 2016 avec le rachat de l'entreprise anglaise DeepMind par Google et de l'allemande Kuka par un groupe chinois.

En février dernier, le Conseil européen a confirmé les propositions de la Commission visant à faire de l'Europe un acteur de premier plan dans le domaine de l'intelligence artificielle, et souhaité que les États membres investissent dans tous les secteurs économiques. Soit ! Mais à cet égard, compte tenu des besoins colossaux de financements, il me semblerait pertinent que chacun des États membres s'emploie plutôt à performer sur un segment, tandis que l'Union européenne positionnerait de son côté des champions européens sur divers secteurs par le biais des « projets importants d'intérêt européen commun », les PIIEC.

Parmi les secteurs que notre pays doit privilégier, je pense à celui de la santé, dont la croissance du volume de données créées sera la plus forte d'ici à 2025. Dans ce domaine, compte tenu de son système de protection sociale, la France dispose d'un atout de taille : une centralisation forte des données par l'administration. Nous avons par ailleurs intégré le règlement général sur la protection des données, le RGPD, dans notre législation, ce qui doit permettre de garantir la sécurité de l'exploitation de données médicales, des données qui sont bien entendu intrinsèquement sensibles.

Je citerai également le secteur de la sécurité, comme l'a préconisé la ministre des armées à Saclay le 5 avril dernier. Il s'agit là, pour des raisons stratégiques évidentes, de nous appuyer sur l'intelligence artificielle pour conserver notre supériorité opérationnelle.

Dans le monde numérique qui nous attend, le principal défi est de pouvoir conserver notre souveraineté, qu'elle soit économique, politique ou stratégique. Le maintien de notre indépendance par le développement de nos propres outils d'intelligence artificielle est le gage de la protection des libertés de nos concitoyens, de notre territoire et d'une transformation douce de notre économie pour réaliser une répartition juste de la valeur au bénéfice de tous.

Ce défi, vous l'aurez compris, impose la mobilisation de moyens considérables afin de nous permettre d'agir en amont plutôt que de subir.

Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'État, mes chers collègues, je vous remercie d'avoir été attentifs à mon intervention, qui n'a pas été rédigée à la plume Sergent-Major, mais qui n'est pas non plus le fruit d'un algorithme, bien heureusement. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE.)

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