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Débat, en application de l'article 50‑1 de la Constitution, relative à l'engagement de la France au Sahel

M. André Guiol. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame la ministre, messieurs les ministres, mes chers collègues, depuis quelques mois, la relation entre Paris et Bamako tenait de plus en plus de la « chronique d'une mort annoncée ». Jeudi dernier, la décision de désengager les troupes françaises du Mali est en effet l'aboutissement d'un engrenage n'offrant plus d'autre solution.

Comment en sommes-nous arrivés à cette « trajectoire de rupture », comme l'a qualifiée le Président de la République ?

C'est certain, l'installation au pouvoir de la junte du colonel Goïta en mai dernier et l'arrivée de Maïga à la tête du gouvernement malien ont marqué un tournant dans les relations entre la France et le Mali.

Nous devons cependant nous interroger sur les ressorts qui ont poussé à remettre en cause la présence française au Mali. Il nous appartient de tirer des enseignements de cette situation, par respect pour les cinquante-neuf morts, dont cinquante-trois soldats français morts pour la France, et pour les nombreux blessés qui nous écoutent probablement cet après-midi et qui ont payé un lourd tribut à l'affaiblissement des groupes djihadistes.

Grâce à leur courage et à leur engagement, nos soldats ont contribué à ce que bon nombre d'attentats soient évités sur notre territoire.

En effet, depuis neuf ans, plusieurs grands chefs islamistes et nombre de leurs petites mains ont été éliminés, dont l'émir d'Al-Qaïda au Maghreb islamique, tué en juin 2020.

Avant cela, en 2013, n'oublions pas la première réussite de nos soldats dans le cadre de l'intervention Serval : l'arrêt de la progression des terroristes, la préservation de l'État malien et le maintien de l'intégrité territoriale du Mali, conformément à la mission confiée à l'époque par le Président Hollande.

Cependant, gagner la guerre ne fait pas gagner la paix. En l'espèce, la capitalisation politique par Bamako des gains militaires sur le terrain a sans doute manqué. La reconquête des territoires n'a pas été suivie d'une politique de services auprès des populations. Par conséquent, dans certaines zones rurales, les Maliens sont plus enclins à laisser s'installer les organisations terroristes.

Dans ces conditions, la première question consiste à savoir si nos opérations extérieures peuvent s'éterniser face à un État qui reste indéfiniment failli.

En outre, notre présence militaire sur le terrain doit être accompagnée par une action humanitaire menée conjointement avec ces États. Ne faudrait-il pas systématiquement conditionner le maintien des forces françaises à un projet de reconquête institutionnelle locale clairement établi par le pouvoir en place ? Nos propres soldats ont aussi besoin d'un tel objectif pour comprendre le sens de leur mission, lorsque celle-ci dure près d'une décennie.

La seconde interrogation consiste à se demander si l'on doit rester coûte que coûte, alors que l'acceptabilité par les populations locales n'est plus au rendez-vous. La France a toujours une équation compliquée à résoudre, lorsqu'elle intervient dans les pays qui gardent un mauvais souvenir du temps colonial.

Au Mali, on a pu observer depuis quelques années combien la colère grandissait à l'encontre de la présence militaire française. Pourtant, en 2013, la France y avait été appelée directement par Bamako et était soutenue par l'Union européenne, ainsi que par l'ONU.

Cependant, sur la durée, il bien difficile pour notre pays de ne pas être assimilé à son ancienne image de puissance coloniale, en particulier lorsque cette dernière est instrumentalisée tant par les autorités locales que par Wagner et ses fake news.

Aussi, dans une partie de l'Afrique, il devient évident que la France a tout intérêt à se fondre au sein d'une force multilatérale. S'agissant du Mali, on ne peut pas nier que cela ait été tenté : Minusma, G5 Sahel et force Takuba.

Mais le redimensionnement de Barkhane décidé à Pau, conjugué à la lenteur de la montée en charge des forces spéciales européennes, a laissé la France en première ligne.

Ces réflexions invitent à méditer sur l'idée que la défense européenne ne doit pas se limiter à des manœuvres ou à des alliances industrielles en matière d'armement. Il faut franchir un cap plus important sur le plan opérationnel, car c'est toute la sécurité de l'Europe qui se joue au Mali.

C'est un dossier de plus, monsieur le Premier ministre, qui doit être porté par la présidence française du Conseil de l'Union européenne.

Sur le plan diplomatique, quelles autres leçons pouvons-nous tirer de l'expérience malienne ?

Une de ces leçons, assez sensible, consiste à savoir si, dans certaines configurations, nous ne devrions pas lutter contre nos tabous, qui ne sont pas forcément ceux des populations concernées.

Lorsqu'un pouvoir en crise décide de tenir un dialogue inclusif, y compris avec Al-Qaïda, quelle position adopter ? La France est prisonnière du terrorisme qui a fait de trop nombreuses victimes sur son sol. Mais sommes-nous en mesure de poser des conditions dans des territoires où la situation est aussi complexe ?

Le président Keïta voulait négocier avec les deux principaux chefs maliens affiliés à Al-Qaïda, car les indépendantistes touaregs leur apparaissaient comme leurs premiers ennemis.

Léopold Sédar Senghor a écrit : « Ce que veulent les esprits distingués, qu'ils soient de l'Ouest ou de l'Est, c'est nous imposer une civilisation européenne, nous en imprégner sous la couleur de l'universel. » À certains égards, cela peut faire sens.

Enfin, il me reste à évoquer la politique de développement, une véritable urgence pour le Mali, qui est au 184ème rang sur l'échelle définie par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

Comment l'Agence française de développement pourra-t-elle assurer la continuité de ses projets dans un environnement sécuritaire plus qu'incertain ?

Certes, le retrait de Bakhane du Mali ne signifie pas l'abandon du Sahel, le Gouvernement l'a rappelé. Pour autant, quelles digues allons-nous construire et avec qui ?

Le Burkina Faso, soucieux de son indépendance et en proie à un putsch ?

Le Niger, dans lequel la présence française est assumée, mais parfois fragilisée, comme on l'a vu avec l'épisode de Téra ?

Avec l'Algérie, tapie dans l'ombre pour reprendre en main le dossier malien, mais avec qui nos relations sont fluctuantes ?

Quant aux ensembles régionaux, la Cédéao ou l'Union africaine, les seules sanctions économiques ne sauraient suffire.

Nous le constatons : dans un monde en permanence en mouvement, enclin à des intérêts divergents, à des modèles sociétaux éloignés et à des religions instrumentalisées, peuplé d'hommes et de femmes baignant soit dans l'abondance, soit dans la pauvreté, les conflits sont potentiellement partout – et ce n'est pas la situation ukrainienne qui me démentira…

Quelles leçons devons-nous en tirer ?

D'abord, que seule la recherche du bonheur de chaque individu semble universelle !

Nous aurons ainsi appris que la réponse militaire, aussi nécessaire soit-elle, doit être accompagnée par un engagement sur le terrain pour éduquer les populations, développer les territoires concernés et lutter contre la pauvreté, si nous ne voulons pas être rejetés par ceux-là mêmes qui nous avaient réclamé de l'aide.

Je ne suis pas sûr que ceux qui sont censés nous remplacer, plus animés par la convoitise des richesses naturelles, fassent mieux que nous pour le bonheur du peuple malien ou pour l'éradication du terrorisme. Rendez-vous est pris !

Pour terminer, la France est intervenue pour défendre ses légitimes intérêts sécuritaires et pour répondre à l'appel d'un pays menacé par le terrorisme.

Une campagne de dénigrement, lancée contre elle, avec les moyens modernes de communication, vient vérifier le vieil adage politique : l'important n'est pas ce qui est vrai, mais ce qui est cru !

C'est aussi cette leçon que nous devons tirer. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE. – MM. le président de la commission des affaires étrangères et Olivier Cigolotti applaudissent également.)

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